Sans Signature, Lucio Bukowski

C’est un jour pour … écouter Sans Signature

Loin du star system et du bling bling se trouve Lucio Bukowski. Ce rappeur lyonnais amoureux des lettres vient de sortir son premier album, Sans Signature, il y a quelques semaines. Malgré tout, Lucio est un ancien. Rappeur depuis une dizaine d’années, membre du collectif L’animalerie, il a déjà quelques maxis à son actif (Ebauche d’un autoportrait raté, Lucio Milkowski, Feu sacré des grands brulés, Chansons posthumes et autres titres égarés…).
A l’occasion de la sortie de cet album, je vous propose de rencontrer cet artiste de talent et de pénétrer dans son univers. Aidés des propres mots du rappeur pour guider l’interview, tentons de découvrir qui sont réellement Lucio Bukowski et son Sans Signature.

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Pour commencer, maintenant que tu connais le principe du blog, selon toi, aujourd’hui C’est un jour pour quoi ?

Pour commencer à lire Hermann Hesse en écoutant du Bach…

Tu viens de sortir ton 1er album « Sans signature », pourquoi nous avoir fait attendre aussi longtemps ? Et surtout, pourquoi tu ne signes pas ce projet qui t’a pris tant de temps?

Ce projet nous a pris beaucoup de temps car le contenu a changé au fur et à mesure des mois. Certains morceaux ont été destinés à d’autres projets, d’autres ont été purement supprimés… Un album est quelque chose de très sérieux : il faut être certain de ce que l’on y met.

SANS SIGNATURE est le fruit d’une décantation, autant textuelle que musicale… Si mon nom n’apparait pas sur l’album, c’est avant tout parce que je considère que l’œuvre prime toujours sur l’auteur. Cet album ne m’appartient plus à partir du moment où l’auditeur l’écoute… Cela est aussi le cas pour une peinture, un film… L’art ne se résume pas à un nom ; il s’agit de quelque chose de plus profond et de plus global qu’une simple vision d’artiste. D’ailleurs ceux qui se procureront le disque auront l’explication détaillée du « sans signature » à l’intérieur de la pochette…

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Quels sont les morceaux qui te tiennent le plus à cœur dans cet album? Pourquoi ?

« Ludo » est très intime, et à ce titre il est très important pour moi. C’est un règlement de compte entre moi et moi…
« Indépendant » est un condensé de ma vision du rap et plus globalement de l’art, et surtout de l’idée d’intégrité dans l’art. On ne peut être intègre qu’en étant libre de ses choix et de ses pensées : lorsque l’on signe ou que l’on accepte les codes d’un système, on perd cette liberté.
« Memento mori » s’intéresse à un thème qui m’obsède : la mort. Le temps qui passe, l’existence dans son sens profond, spirituel… Ce sont là des questionnements assez récurrents chez moi…

« Les rebels d’aujourd’hui sont les petits bourgeois d’hier
J’représente aucun courant sinon la pêche qui te traverse »

Dans certains de tes morceaux, ceux de cet album et autres, on sent un regard critique vis-à-vis du rap d’aujourd’hui, tu fais partie de ceux qui pensent que « le rap c’était mieux avant » ou tu as des coups de cœur dans la scène contemporaine ?

Je préfère ne pas parler des « wacks »… Ils sont insignifiants.
Pour les autres MC, en aucun cas on ne peut dire que le rap n’était mieux avant. Je suis même tenté de penser le contraire. Dans les années 1990 rien n’avait été fait, du coup tout sonnait comme un miracle de créativité. Aujourd’hui les mecs doivent jouer avec un énorme héritage en re-créant du nouveau : cela est très complexe et certains le font très bien. L’écriture et le style se sont affinés, les plumes sont de plus en plus folles, sans limites.

D’un point de vue musical c’est pareil : les beatmakers sont aujourd’hui plus créatifs et surtout plus culottés. Ils utilisent toutes formes d’influences, révolutionnent les techniques traditionnelles du sample, tentent mille combinaisons nouvelles…

A titre personnel j’apprécie tout particulièrement des gens comme Fuzati, Vîrus, Odezenne, Hugo Boss, Grems… Dans tous les cas ces types sont des artistes qui échappent au système, à la société du spectacle, à la médiocrité grand public… Comme les plus grands peintres et poètes de toutes époques, ils sont généralement ignorés par leurs contemporains…

J’suis le mec le plus commun que tu croiseras aujourd’hui, Sans casquette, Sans Ecko, sans mimiques et sans baggy.

On te connait bien différent des clichés du rappeur, à la fois par ta modestie et ton refus d’être trop sur le devant de la scène. Penses-tu que l’apparence n’a aucune importance dans le rap ?

Ce n’est pas une question d’apparence ou de buzz : la seule chose qui compte est de conserver son intégrité, sa direction propre, ses idées… et de le faire avec panache et dans l’insoumission…
Quant à la plupart des rappeurs d’aujourd’hui, ils vendront simplement leurs âmes au plus offrant…

Je vis le vide avec des livres dans 12 mètres carré

On te connait également grand lecteur de poésie, quels sont les poètes (et écrivains) qui t’ont le plus inspiré ?

Dylan Thomas, Baudelaire, Fernando Pessoa, Dante, Louis Calaferte, Bukowski, Mallarmé, Milton, César Vallejo, Maïakovski…

J’vais pas te mentir j’ai pas de mentor et encore moins de mental

Et niveau musique, quels sont tes influences ? L’album de l’année 2012 selon toi ?

Tout m’intéresse en musique : de Beethoven à Scriabine en passant par les opéras de Bizet ou des nombreux compositeurs italiens du XVIIe ; le rock originel (le rock noir de Wynonie Harris) tout autant que Led Zep, Joy Division, King Crimson et le punk ; le jazz et le blues également, de King Oliver à Count Basie ; et puis évidemment le rap : le Wu, Madlib, Mobb Deep, Masta Ace, Biggie, Kool G Rap, A Tribe Called Quest, Big Pun, Scarface, Dilla, … même si pour moi le plus grand rappeur de l’histoire demeure MF Doom…

Mes trois grands albums pour 2012 : JJ Doom (Key to the kuffs), Le Klub des Loosers (La fin de l‘espèce) et Anton Serra (Sales gones).

Quand tu viens me voir en concert je suis plus gêné que toi

Et dis-nous, quand et où pourra-t-on te voir sur scène ? Quel lien entretiens-tu avec la scène ? C’est quelque chose que tu aimes ou tu es plutôt un homme de l’ombre ?

J’adore la scène : elle redonne son vivant à la musique. Elle la libère du disque ou du fichier informatique… Elle lui offre tout son sens…
A titre personnel je préfère les petites salles car elles permettent une proximité avec les gens qui écoutent, et donc un bien meilleur échange.

L’écriture me sauve quand il n’y a plus d’air
Ceci est une chanson désengagée grattée dans le tromé

Quel rapport entretiens-tu avec l’écriture ? C’est quelque chose qui se fait seul devant une feuille blanche ou c’est plus complexe que ça pour toi ? As-tu besoin d’une instru avant de prendre ton stylo?

Il n’y a aucune règle : avec instru, sans instru, seul chez moi, dans un bus de nuit ou dans un café… Je crois profondément à l’idée d’inspiration, c’est-à-dire de flux créatif, cette chose qui échappe à l’entendement et qui permet à l’artiste assez réceptif (cela marche pour la peinture et la composition) de saisir ce qui ne l’est pas par la seule culture ou l’intelligence… Quiconque écrit connait cette sensation : une image remonte à la surface et se transforme en moins d’une seconde en mots, en combinaison de couleurs, en partition… C’est assez inexplicable…

J’dois rien au hip hop, l’enculé me donne aucun salaire
Ma vie c’est pas le Hip Hop, ma mère m’appelle pas Lucio

Dans certains des morceaux de l’album, comme « Tout plaquer » on retrouve une thématique déjà présente dans tes travaux précédents, le statut de l’artiste. Qu’en penses-tu ? Est-ce qu’un rappeur aujourd’hui peut vivre de son art ?

Un artiste peut évidemment vivre de son art. La question est toujours la même : le fera-t-il de façon intègre ou verra-t-il là une façon de nourrir son appétit vénal plus que son âme…
Personnellement je préfère travailler à côté : cela m’offre ainsi une liberté totale dans mes créations, c’est-à-dire dépouillée de toute forme de compromis…

Je hais mon époque et ce dont elle a hérité

Ton morceau « Confiture d’orties » est cinglant, pessimiste et amer, d’où te vient tout ce dégoût de notre époque ?

Mon dégoût vient plus précisément de l’esprit bourgeois qui a dévoré l’époque (y compris les gens les plus pauvres dont le seul but dans la vie est justement de devenir l’un de ces bourgeois qui les méprisent). Cette époque est dévitalisée, sans spiritualité, sans réflexion sur elle-même. Tout n’est plus que pseudo-raison, cartésianisme, matérialisme, science, libéralisme… L’homme n’en est plus un depuis qu’il se considère comme un dieu. Nous vivons une ère de destruction globale : esprit, culture, traditions, probité… Le pire étant la ferveur avec laquelle les gens soutiennent (parfois inconsciemment) ce système qui les écrase. Ils croient en la publicité, votent une fois tous les 5 ans pour entretenir un régime politique qui n’est plus qu’une supercherie, voient encore dans les médias une émanation de la « liberté d’expression », ne lisent pas, ne se cultivent pas, n’ont plus d’esprit critique à part pour dire de sombres conneries sans profondeur, ne voient pas à quel point l’école s’organise comme une entreprise d’abêtissement pour leur douce progéniture… Et le travail est tellement bien fait qu’ils en viennent le plus souvent à mépriser les gens de savoir, la culture, les arts, la foi, ainsi que tous ceux qui échappent au système par leur volonté. Ils se jettent sur les gadgets électroniques comme s’il s’agissait de suppléments d’âme et érigent le mode de vie bourgeois ultralibéral comme la fin ultime de leur existence : ambition, argent, célébrité…

Et les plus stupides pensent qu’une manifestation pour le mariage libre et qu’un tee-shirt du Ché (à ranger parmi les grands pourris de l’Histoire) sont des actes engagés pour une société meilleure… C’est là le cœur de la société du spectacle… Le libéralisme a remporté la lutte depuis déjà 30 ans…

D’abord le temps, c’est rien qu’une sale enflure
Il a volé l’amour, ma santé et mes chaussures

Un thème est récurrent dans ton album, tout comme il l’est chez nombre de poètes, le temps. Est-ce quelque chose qui t’effraie, qui te touche davantage avec l’âge ?

Depuis toujours c’est un thème qui me touche, presque une obsession. Le temps est constamment présent dans ma tête. Tout comme celui de la mort. J’évite en général de porter des montres ou d’avoir une horloge à portée de vue, cela me permet de faire abstraction du temps qui passe… J’ai toujours l’impression d’en manquer.

Et quels sont tes projets à venir ?

« Lucio Milkowski vol.3 » (avec Milka) ; « L’art raffiné de l’ecchymose » (album avec Nestor Kéa) ; « L’homme vivant » (produit par Haymaker) ; « Lucio Serra » (avec Anton Serra & Oster Lapwass)…

Pour finir, ce soir, c’est un soir pour quoi selon toi ?

Pour regarder Stalker de Tarkovski…

 

Sans Signature, Lucio Bukowski, chez tous les bons disquaires ou à se procurer ici

A découvrir, écouter et réécouter

Propos recueillis par Marie Lou Kukiche.

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