«Stromae, du fond de l’abîme»

C’est un jour pour… écouter Stromae

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Soyons honnêtes. Pour la plupart d’entre nous, le nom de Stromae n’évoque guère qu’une seule et unique chanson, «Alors on danse», dont le refrain entêtant a fini par en lasser plus d’un. À bien y regarder, la coloration ludique et l’air entraînant de la chanson masquaient pourtant à peine la vision désenchantée et amère de l’artiste. Stromae ne cesse d’y rappeler combien nos vies sont misérables, ou, pour rester dans le ton, «merdiques». La seule alternative consiste à danser, c’est-à-dire à s’étourdir, ou – tout aussi peu satisfaisant – à rester «assis dans la merde». Pas de paradis rédempteur ni d’horizon réjouissant dans la chanson, seulement la voix mécanique, presque inhumaine, d’un Stromae qui chante «du fond de l’abîme». Une fatalité implacable domine et écrase les individus car «qui dit argent dit dépenses, qui dit crédit dit créance, qui dit proches te dit deuils car les problèmes ne viennent pas seuls». Il ne reste plus qu’à danser, dans une fête macabre, au contact de la mort, car «pire que ça ce serait la mort». Stromae retrouve le sens du tragique d’un Pascal par exemple pour qui les hommes s’étourdissent et se «divertissent» afin d’éviter de penser à leur mort prochaine. Le divertissement pascalien prend ici la forme d’une danse collective et insomniaque, de plus en plus bruyante. Plus de joies ni de peines, plus de souffrances ni de plaisirs : la vie n’est plus que cette danse endiablée et ivre qui fait oublier tous les problèmes, qui nous délivre des tracas du quotidien et nous affranchit des tourments de l’existence. C’est cette perte de soi que Stromae décrivait dans «Alors on danse» sans rien édulcorer du réel.

L’artiste explore cette même veine sombre et nihiliste dans son nouvel album, «Racine carrée», où un signe mathématique semble avoir pris la place du titre : √ . Dès le premier morceau, «Ta fête», les jeux de mots et les calembours ne suffisent pas à dissimuler le ton désespéré de la chanson. Sous couvert de faire un jeu de mots (en rapprochant les expressions «faire la fête», plutôt réjouissante, et «on va t’faire ta fête», qui l’est un peu moins), l’artiste semble rentrer dans la tête d’un adolescent révolté, dont le seul but est de s’amuser et de faire la fête, tandis que tout le monde le lui interdit (autorité parentale («ta mère»), juridique (le «juge»), morale (le «tu dois», presque kantien), une réprobation générale en somme). Stromae ne prend pourtant pas le parti de l’adolescent révolté et incompris mais se dissimule derrière des phrases insérées au discours direct («c’est la faute à autrui, hein, c’est les autres») sans prendre position, afin de jouer avec les lieux-communs. Présent dans toutes ses chansons, Stromae sait s’effacer pour laisser planer l’ambiguïté et le doute. Il se contente d’être le porte-voix d’une époque, d’un personnage ou d’un lieu, jamais un prescripteur, sûrement pas un donneur de leçons. Le secret de Stromae, c’est la distance avec laquelle il décrit les situations et les êtres, comme dans «Vous les hommes» où il incarne une femme qui critique les hommes, «tous les mêmes». Capable de prendre toutes les formes, d’incarner tous les personnages, Stromae ne cesse d’ironiser et de pratiquer l’autodérision.

On ne se lasse toujours pas d’écouter les tubes qui ont fait du bruit, «Formidable», où il prend les traits d’un alcoolique solitaire, ou «Papaoutai», aux accents autobiographiques, où un jeune enfant désespère d’être sans papa. La force de Stromae est de pouvoir créer des tubes populaires (grâce à une musique electro-dance entraînante) tout en donnant à son album une profondeur tragique. La vision désenchantée de l’artiste n’épargne rien ni personne : le couple, sitôt né, est aussitôt promis au divorce («c’est qu’un anneau, mec, t’emballe pas, elle va te larguer» dans «Formidable»), l’amour s’affiche comme une supercherie de plus («l’amour est enfant de la consommation, voulez-vous des sentiments tombés du camion ?»), la catastrophe naturelle approche dans «Humain à l’eau» et les maladies physiques causent toujours plus de souffrances dans «Quand c’est» où l’artiste s’adresse directement au cancer, personnifiant ainsi l’implacable maladie. Chaque morceau laisse un arrière-goût de néant, et finalement, malgré l’enjouement de l’album, il nous reste comme un goût de cendres dans la bouche. Nos illusions, il faut les laisser en chemin et accepter de se laisser entraîner dans ces abîmes. On n’y verra poindre nulle mélancolie : c’est la misère à l’état brut que nous fait découvrir l’artiste.

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La vision noire et amère de l’album ne manque pourtant pas de subtilités, car, comme le rappelle Stromae dans «Formidable», «dans la vie, y’a ni méchants ni gentils». On échappera donc à toute vision manichéenne et moralisatrice pour prendre conscience de la seule difficulté d’exister. Sommes-nous condamnés au scepticisme déclamé dans «Avf» ou dans «Bâtard» (« ni blanc, ni noir, ni de gauche, ni de droite, ni homo ni macho, «ni l’un, ni l’autre») ? À moins que Stromae ne nous invite à dépasser ces oppositions binaires pour prendre conscience de la complexité de toute existence ? La seule certitude est finalement énoncée dans la conclusion de «Carmen» : «Un jour, tu verras, on s’aimera / Mais avant on crèvera tous comme des rats». La vie commence dans la solitude (l’enfant abandonné de «Papaoutai), se poursuit dans la révolte adolescente («Ta fête») puis dans les dépits amoureux («Formidable», «Tous les mêmes») et les affres de la maladie («Quand c’est») avant qu’on ne meure, sans avoir jamais vraiment vécu. Le bonheur n’est pas de ce monde, semble nous dire Stromae à chaque chanson. Nul réconfort à trouver dans ces abîmes, dont l’artiste ne fait, au fond, que nous livrer la clef. Alors, que les portes s’ouvrent! Bienvenue dans le monde inquiétant de Stromae qui, il faut bien le reconnaître, ressemble beaucoup au nôtre.

Petrus.

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