Subliminal, le jardin d’ébène de Maître Gims

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« Mais qui va s’y coller ? », la question est posée par un Maître Gims « épuisé » dans l’une des rares pistes encore méconnue de son nouvel albumSubliminal. Épuisé après un tel album? Qui pourrait en douter tant cette oeuvre nous submerge par sa richesse et par la profondeur de son propos. Au delà des rimes pauvres et des samples permettant de se faire facilement accepter quatre fois par heure sur l’antenne de n’importe quelle station de radio, l’album du Maître renferme une leçon de vie qui n’a rien à envier aux plus grands. La sérénité de Montaigne sur les bonheurs de la vie, le pessimisme latent de Chateaubriand hanté par la fuite du temps, la peur du regard de la critique d’un Balzac… Gims est résolument français et, s’il manque de patriotisme, il manie la langue comme aucun autre artiste de son genre, faisant tout pour embellir sans salir.

Gims est aussi prolixe en morale dans ses chansons qu’il est taciturne dans la vie. Jamais dans l’ostentation, il se livre toutefois comme jamais dans ses morceaux, plus personnels et plus intimes que les succès de la Sexion d’Assaut. Les amateurs d’un rap agressif de bas étage devront passer leur chemin, ce nouvel album s’inscrit dans une logique d’apaisement et de romantisation de la musique urbaine française. Maître Gims conjugue habilement l’égocentrisme aux bons sentiments, jamais vulgaire, il n’en reste pas moins mordant sur le monde et le StarSystem.

La première personne n’a rien de subliminale dans la mélodie la plus entendue de ces derniers mois, J’me tire. Notre Maître ne cache plus son agacement devant le succès, et devant l’aveuglement des projecteurs et un manque de relativisme total ne se prive pas de remettre à leur place jusqu’à ses propres fans. L’homme de 28 ans ne veut pas que l’on prenne son tel, ne veut pas être un modèle, et aspire désormais à la pause familiale auprès de Madame Gims et de ses quatre (!) enfants. Le mythe du retrait de l’artiste dans la solitude de ses contemplations s’effondre avec cette malheureuse brève médiatique. D’aucuns imaginaient déjà un Maître Gims sur sa pirogue débitant des réflexions aux accents rousseauistes, crachant sur une société urbaine à l’affût du faux pas, où tous les gens le dévisagent. Il faudra se contenter d’un bon père de famille moderne, dont le coeur ne s’endurcira plus quand il préparera de bons petits plats à ses Wati bébés.

Nous pouvons trouver encore plus bluffant chez celui qui se nomme en réalité Gandhi Djuna.   Et autant dire que porter le même prénom qu’un petit gars en sari ne suffit pas à atteindre la sagesse. Revisiter les évidences avec naïveté est un grand talent du Maître, dernier homme sur terre à s’étonner que la plus jolie fille d’une communauté puisse se jouer des sentiments de jeunes « ienchs » lovers à deux dirhams. Les accents latinos deBella tranchent plus abruptement encore avec la vocation de rappeur du Maître qui se plait à intégrer quelques instants de verlan sans grande signification pour ne pas froisser la mifa. Un morceau toutefois musicalement et commercialement réussi, sublimé d’un clip mettant en scène la garce éponyme de manière majestueusement cynique.

Un comble, les meilleurs raps de cet album sont ceux où Gims se fait accompagner d’amis au flow plus revêche que le sien. Ça décoiffe où un pseudo-Orelsan parle enfin d’attributs sexuels masculins réveille notre esprit de jeune iench presque choqué par la propreté et la pudibonderie de tout le disque. Ça marche révèle un Gims à la voix plus trafiquée que jamais malgré un coffre toujours aussi impressionnant, au delà du topoï du regret d’une vie trop courte, on retrouve un Maître n’ayant plus le coeur à la fête et au succès, décidément hanté par la superficialité de l’exposition médiatique.

Le paradoxe de Gims est cette criante crainte du jugement dernier du sacro-saint public. Or comme Balzac il ne donne qu’à la critique de Paris ce qu’elle veut bien entendre. Son image médiatico-musicale est aussi lisse qu’un épi de maïs Monsanto. Bis repetita placent diraient certains, les choses répétées plaisent et les refrains du Dominus Gims pénètrent dans nos mémoires auditives ductiles. Les morceaux signés chez Wati B mélangent subtilement les styles du moment si bien qu’ils réunissent des fans de sphères bien différentes, du loft bourgeois à la cage d’escalier de la cité des bois fleuris, habile Bill.

Nous aimerions tout de même un Maître avec un peu plus d’humilité, mais ne bousculons pas l’ethos du parfait rappeur. Il n’en reste pas moins émouvant et montre que les mots les plus simples peuvent remettre en question nos certitudes. Pourquoi s’ennuyer à décrypter de longs chapitres de philosophes antiques lorsqu’en quelques rimes la substantifique moelle du Memento Mori s’impose d’elle-même. La vie du Maître semble si courte, et il est pourtant si jeune, espérons que son talent saura prendre un nouvel envol, peut-être plus provoquant au risque d’être fui comme la peste par le petit monde bien-pensant et grand-journalesque.

Tant d’interrogations demeurent en suspend sur Gims, saura-t-on un jour si « Usain Bolt court plus vite que Ben Ali » ? En attendant, s’il jure faire de la zikmu juste pour déconner, nous n’avons que peu d’inquiétudes quant au solde créditeur de son compte en banque qui lui permettra de partir loin d’ici. Merci Maître pour tes enseignements, cet album est résolument un « one shot » pris à l’instant figé d’une vie et d’une carrière, l’expérience de l’existence ne pourra que nourrir une oeuvre en devenir, support d’une puissance vocale résolument atypique.

Robby San José

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