Interview de Michel Gondry

Michel Gondry est un personnage à part entière. Scénariste et réalisateur français, il est l’auteur de nombreux films, dont Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Mais c’est pour présenter son documentaire animé sur Noam Chomsky,  Is the Man who is tall Happy ? , en salle depuis le 30 avril, que Michel Gondry est venu à l’Institut français de Ramallah. Une conversation entre un scientifique brillantissime qui sent le soufre (Vous taperez « Noam Chomsky Faurisson » sur Google, et vous en aurez un bel aperçu) et un réalisateur ultra créatif.  C’est donc en Palestine que C’est un jour pour a pu rencontrer Michel Gondry, qui nous parle de son film, de science, d’animation et d’usine de films. Un voyage dans la tête d’un réalisateur un peu barré.

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C’est un jour pour : D’où vous est venue cette idée de faire un film sur Noam Chomsky ?

Michel Gondry : Je voulais faire un documentaire sur un sujet scientifique, en utilisant un moyen d’expression qui m’est cher, l’animation. J’ai eu l’occasion de rencontrer le professeur Chomsky à Boston, quand j’étais en visite à son école au MIT (Massachusetts Institute of Technology).  Je lui ai demandé avant si je pouvais le voir, et en fait c’est assez simple de le rencontrer. On a commencé à discuter, je posais quelques questions sur le cerveau, on parlait aussi de la communication, des informations, de la déformation… Et au bout d’un moment, je me suis lancé, je lui ai proposé le documentaire et il a accepté. Je considère que c’est un des plus grands savants vivants, et que j’ai eu le privilège de pouvoir discuter avec lui. Je voulais qu’il en reste une trace durable, et l’animation m’a paru un moyen efficace pour obtenir ce résultat.

CUJP : Comment définiriez-vous le « documentaire animé », c’est un objet original ?

Michel Gondry : C’est contradictoire, disons que l’idée ce n’est pas qu’un documentaire. L’idée c’est d’associer deux individualités différentes, lui avec sa pensée, et moi avec ma créativité,ou mon dessin et mon animation et de voir ce que les deux peuvent donner quand ils sont juxtaposés.

CUPJ : Utiliser l’animation, n’est-ce pas un moyen de poétiser l’univers scientifique, qui peut apparaître froid ?

Michel Gondry : Moi je ne trouve pas que ce soit un univers froid l’univers scientifique. Ça a toujours développé, capturé mon imagination, ça m’a toujours fasciné, plus que la narration ou la littérature. Non, justement, je n’ai pas vu l’animation pour poétiser, j’ai vu l’animation pour compléter d’une certaine manière. En fait, c’est illustrer ce qui se passe dans ma tête quand j’écoute le discours de Noam Chomsky. Alors des fois, ça illustre sa théorie ou ses souvenirs, et puis des fois ça illustre simplement ce qui me passe par la tête.

CUJP : Quel rapport entretenez-vous avec la science ?

Michel Gondry : Je n’ai pas des connaissances très exactes, mais j’ai un intérêt qui est très grand. Depuis tout petit, j’essaie de comprendre comment les choses se passent dans le monde, dans l’univers, dans ma tête, la biologie… Et justement, ce que j’apprécie énormément dans le travail de Noam Chomsky, c’est qu’il a emmené une science qui était un peu plus littéraire, la linguistique, et qu’il l’a ramenée comme une fonction biologique. C’est ça qui me passionne dans ses théories.

CUJP : Noam Chomsky est aussi célèbre pour ses engagements politiques. Les montrez-vous à l’écran, ou vous attardez-vous plus sur les questions scientifiques ?

Michel Gondry : Je me suis plutôt attaché à montrer et illustrer son propos scientifique et ses souvenirs personnels. Mais on aborde quelques sujets politiques. En fin de compte, il y a beaucoup de choses qui sont très accessibles dans son discours politique, son activisme, et moi j’avais toujours eu envie de faire quelque chose de vraiment scientifique. On parle quand même de l’éducation, un peu de l’antisémitisme dont il a souffert étant jeune, et on parle un peu des camps. De toute façon, lui diverge toujours vers le sujet.

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CUJP : Quel a été la réaction de Noam Chomsky après avoir vu le film ?

Michel Gondry : Il a apprécié. Il a apprécié mon esprit de curiosité, et il a été touché, parce qu’il parle de sa femme, et que j’ai illustré tout ça. Il a été très sensible au résultat.

CUJP : Voit-il cela comme une sorte de « témoignage » ?

Michel Gondry : Je crois qu’il voit ça comme une œuvre en soit, à laquelle il a participé. Il apprécie l’esprit créatif du travail. Après, comme beaucoup de grands scientifiques, il ne se dit pas qu’il va laisser une trace derrière lui. Bien que je suis persuadé qu’il va en laisser une très importante. Mais pour lui, ce n’est pas comme les chefs d’Etat qui construisent des palais par exemple.

CUJP : Comment ce film a-t-il été reçu lors de sa projection ?

Michel Gondry : Ici en Palestine, c’est la première fois qu’il est projeté, même la première fois que je viens ! Donc on va voir, de toute façon, le professeur Chomsky défend beaucoup la Palestine. On va voir aussi en Israël, ça va être intéressant. En France, ça a été très bien accueilli. Il y a certains endroits où j’ai eu des petites confrontations par rapport à certaines positions qu’il a, mais pas énormément. En tout cas, au niveau de la réception critique, c’était excellent. Et puis partout où j’ai été, en Turquie, au Maroc, en Pologne, aux Etats-Unis, ça s’est toujours bien passé.

CUJP : Les personnes qui viennent voir votre film sont-elles plus intéressées par l’animation et vos travaux, ou bien par les idées de Noam Chomsky ?

Michel Gondry : Je pense qu’ils sont intéressés par les deux, et le mélange, l’objet que le résultat représente. Il y a des gens qui viennent pour  voir mes travaux, et peut-être davantage qui viennent pour écouter les théories de Noam Chomsky. Il y a des gens qui trouvent que c’est très dense, et pas facile à suivre. J’ai aussi entendu des gens se plaindre que c’était trop sentimental, donc  il y a tout genre de réaction.

CUJP : Vous choisissez de tourner avec une caméra assez particulière, assez bruyante. Vous pourriez nous parler un peu plus de ce choix de caméra ?

Michel Gondry : Je ne voulais pas tourner toute l’interview, parce que je ne voulais pas avoir la tentation de mettre que des éléments en animation. Je voulais que l’animation, ce soit tout le film. Et qu’il y ait des petits extraits en délimité, des petites interventions de dix à vingt secondes qui soient intégrées dans le dessin animé. Donc, j’ai utilisé la même caméra pour l’animation que pour le filmer, qui est une caméra mécanique BOLEX, en 16 mm films que j’ai acheté il y a 25-30 ans, et avec laquelle j’ai fait tous mes premiers clips. C’est une caméra qui m’est assez chère. C’est une sorte de défi que je me suis lancé.

CUJP : Pourquoi avoir choisi tant de contraintes, qui rendent le film plus difficile à monter ? C’est pour mieux les dépasser, et créer une œuvre complétement unique ?

Michel Gondry : Oui, j’aime bien les contraintes, j’aime bien les limites, et surtout j’aime bien me fixer un but et le tenir. C’est-à-dire que je me suis dit « je vais faire un film complètement en animation », et il a fallu que je trouve le moyen de le faire. Ça m’a pris à peu près trois ans. Oui, j’aime bien me fixer des limites. C’est comme quand je fais des clips, il y a des contraintes techniques qui sont parfois très contraignantes, et ça me permet dans ce périmètre de pousser les limites de mes idées et de ma créativité.

CUJP : Ce film que vous projetez ce soir vient ouvrir une nouvelle page dans votre filmographie, après Eternal Sunshine of the Spotless Mind, the Green Hornet, ou l’Ecume des jours ?

Michel Gondry : C’est le troisième documentaire que je fais, puisque j’en ai fait un sur ma tante qui était institutrice (l’Epine dans le cœur), et un autre sur un concert de hip hop organisé par l’acteur Dave Chappelle (Dave Chappelle’s Block Party) à Brooklyn. Mais celui-là, c’est le premier en animation. J’essaie de faire des choses différentes pour me motiver et découvrir des choses, et me mettre un petit peu en danger.

CUJP : Pour finir, on entend parler de votre projet d’usines à films à Aubervilliers. Vous pouvez nous en expliquer le principe ?

Michel Gondry : J’ai une usine de films amateurs qui fait un peu tous les pays. En ce moment, c’est au Maroc, avant c’était en Afrique du Sud, et à Moscou, en Hollande, à Paris, et au Brésil, et aussi à New-York. Là, on essaie de se fixer dans une ville en banlieue, Aubervilliers, et de rester là pour au moins cinq ans. Mais ça prend du temps, et ça n’ouvrira pas avant 2016. Ce n’est pas pour apprendre le cinéma aux jeunes, c’est très important. On fournit une série de petits décors, une vingtaine qui sont un petit peu génériques, et qui permettent de raconter un peu toutes les histoires qu’on veut. Les gens viennent en groupes, soit ils se connaissent, soit ils ne se connaissent pas. Ils écrivent leur histoire en prenant toutes les décisions en commun, par vote à mains levées. Après, ils fabriquent des accessoires, on leur passe une caméra et ils tournent leur petit film, dans l’ordre de tournage. Il n’y a pas de montage. Après, ils le projettent, et ça s’arrête là.

C’est pour montrer que les gens en autogestion peuvent produire des choses qui fonctionnent, qui les enthousiasment et les distraient. C’est pour démontrer que l’énergie produite par dix personnes est suffisante pour créer une distraction de ces dix personnes. On n’a pas besoin d’aller consommer pour se distraire.

La bande annonce du documentaire :

Propos recueillis par Alexandre Tange 

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