3 cœurs de Benoît Jacquot

C’est un jour pour… voir 3 cœurs

 

Face à la Madame Bovary légère d’Anne Fontaine, Benoît Jacquot propose un film dont le réalisme provincial s’ancre parfaitement dans notre contemporanéité. Décortiquant les affects de ses personnages, le réalisateur agite les ficelles dans une approche quasi médicale du mal de cœur. Sans jamais s’émouvoir du sort de ses marionnettes, il expose avec une objectivité et un naturalisme cru, les tourments d’un homme déchiré par le désir.

 

D’abord, on reste dubitatif face à la tonalité glaciale avec laquelle le film aborde une histoire passionnelle : celle de l’amour manqué, déchirant. Difficile d’entrer en empathie avec des personnages qui semblent si déprimés qu’on a du mal à croire qu’ils puissent être amoureux.

Ce qu’il faut comprendre ou appréhender, ce n’est donc peut-être pas tant les relations sentimentales à l’œuvre dans ce trio tragique mais bien la terreur sublime qui en émane. La mise en scène ultra-réaliste rapporte avec rigueur la dureté et l’échec inscrits dans l’histoire. La musique minimaliste résonne comme une sentence glaciale qui annonce l’issue fatale, inéluctable.

3 cœurs est une tragédie classique, dont le sublime surgit de la passion qui agite ses personnages. Marc (Benoît Poelvoorde) est terrifiant de banalité et déchirant. Cet homme ridicule dans ses accès de colère névrotiques, son hypocondrie et son poste de contrôleur des impôts, semble totalement écrasé par son destin. Héros tragique, il s’élève pourtant dans la malchance de sa situation, affrontant ses démons amoureux, tentant tant bien que mal de vivre selon ses principes d’intégrité et de justice. Poelvoorde brille par son interprétation torturé et totale d’un homme soumis à son désir, objet de la fortune, incapable d’y échapper. Contre une Charlotte Gainsbourg qui interprète avec grâce et fragilité le fantôme de la mort à venir, Poelvoorde surgit comme la force ébranlée par le renoncement mélancolique de cette femme. A l’image de la scène de rencontre, elle est l’apparition qui éblouit et éveille en même temps que l’obsession qui enferme et tue.

 

La danse funeste dans laquelle le réalisateur entraine ses personnages est fort bien menée par le trio Deneuve-Mastroianni-Gainsbourg, qui semble totalement aller de soi et contribue au naturalisme saisissant du film. Dans cette société de femmes fusionnelles, impossible pour Poelvoorde d’échapper aux regards. Si l’on reprochait au film d’étouffer la passion amoureuse dans la rigueur de sa mise en scène et de sa photographie, on comprend finalement que c’est dans les silences et les ellipses que reposent le tragique et la passion. Jeux de regards silencieux de la mère à l’amant et de l’amant à l’amante, rendez-vous ratés, gestes avortés, ellipse temporelle qui dit la mort du couple impossible dans un lever de soleil qui est en réalité un couché inversé, autant de blancs qui contribuent à la tension du film. Inassouvie, toujours située dans l’échec, celle-ci n’en est que plus palpable.

Comme d’un roman de Flaubert ou de Duras, on sortait d’une salle sombre en se demandant, agacé, à quoi rime de raconter ce qui rate. Mais comme chez Flaubert ou Duras, on n’a de choix que de reconnaître le génie de l’artiste qui nous force à sentir l’affligeante sensation du manque.

 

Manon H.

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s