Cinéma français et relations triangulaires : un bon ménage à quatre ?

C’est un jour pour… parler triangle amoureux et cinéma

L’amour, l’amour, l’amour…

L’amour… Un concept fascinant car omniprésent, porteur d’espoir, de rêve comme de déception. Concept au cœur de nos vies, il se matérialise dans notre société à travers l’image du couple, rencontre entre deux individualités qui décident de lier leur destin par le partage de leurs sentiments et de leurs vies. Le couple est la norme construite par notre société, lié de près à un autre concept : la fidélité. En choisissant d’être en couple, on affirme notre renoncement à d’autres rencontres, ce qui serait alors la preuve de notre engagement envers notre moitié. Alors lorsqu’une troisième personne s’invite à la valse et ose faire vaciller la norme, qu’advient-il du couple ?

 

Avant d’assister au Festival du Film Français à Dublin, je n’avais jamais remarqué à quel point la thématique du triangle amoureux interpellait les cinéastes. Et pourtant de Hunger Games à Jules et Jim en passant par Twilight ou Two Lovers, on ne compte plus les films qui mettent en scène des relations triangulaires, qu’elles soient ou non le sujet principal du film. À croire que ces dernières sont en réalité bien plus fréquentes et réelles que ce que l’on veut bien admettre. J’en parlerai ici par le prisme de trois films récents que j’ai eu l’occasion de voir durant le festival: La Chambre Bleue de Mathieu Amalric (2014), La Ritournelle de Marc Fitoussi (2013), et enfin Trois Cœurs de Benoit Jacquot (2014). À noter que cet article se veut moins une critique des films en eux-mêmes qu’une analyse personnelle de la manière dont sont abordées les relations triangulaires. Pour les besoins de mon analyse, j’ai été obligée de révéler certaines parties clefs des films, ayant tout de même essayé de limiter cela autant que faire se peut.

La Chambre Bleue : la femme ensorceleuse                                                  

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La Chambre Bleue est une adaptation du roman éponyme de George Simenon signée par Mathieu Amalric. Julien (interprété par le cinéaste) mène une vie paisible dans un petit village avec son épouse, Delphine (Léa Drucker), et sa fille, lorsqu’il retrouve une ancienne camarade de classe, Esther (Stéphanie Cléau), devenue pharmacienne du village. Les deux personnages vont alors entamer une liaison passionnelle qui bouleversera la tranquillité du village et de ses habitants, le jour où Julien se retrouve au cœur d’une enquête pour meurtre.

Le film nous pousse d’emblée à relier passion amoureuse et crime, mettant l’accent sur le caractère pervers et dangereux de la liaison, à la fois par sa thématique policière (n’oublions pas que George Simenon est un maitre en la matière) mais également par la façon dont nous sont présentés les personnages. N’ayant pas lu le livre de Simenon, je ne saurais dire dans quelle mesure l’auteur décrivait déjà les personnages, néanmoins, avec ce film, Amalric joue de manière trop attendue sur les clichés de l’infidélité.

Sans titre

Julien est un homme d’une cinquantaine d’années qui a bien réussi sur le plan professionnel et personnel : directeur d’entreprise, il habite une belle et grande maison avec sa femme et sa fille dans le village de son enfance. Il connait une vie paisible jusqu’à ce qu’il se retrouve pris au piège entre l’amour pour sa femme et une passion dévorante pour son amante. Delphine, c’est la blonde douce et gentille, un peu fébrile, qui ne demande plus rien à Julien depuis longtemps. C’est l’épouse discrète, presque effacée, qui a compris que sa vie ne pourrait jamais être plus excitante que ce qu’elle a déjà pu être (si elle l’a déjà été un jour). Ce qui saute aux yeux du spectateur, c’est que jamais Delphine n’est montrée sous un angle érotique, comme objet de désir et de passion. Non, Delphine, c’est l’épouse de Julien et la mère de sa fille. Esther, au contraire, c’est la grande (très grande) brune, sulfureuse et déterminée. C’est une vamp et comme telle elle vampirise Julien, s’amusant à le mordre lors de leurs rapports, souvent jusqu’au sang qu’elle aime à lui lécher après. Dans les souvenirs de Julien, elle est toujours allongée sur le lit, prête à faire l’amour avec lui aussi longtemps que possible, la caméra épousant son corps nu.

Ce qui est embêtant avec les clichés, c’est que même s’ils nous collent à la peau, ils deviennent détestables lorsqu’ils sont mis en scène de manière si grossière. Amalric-Julien nous irrite dans son rôle d’homme passif, incapable de prendre ses propres responsabilités par rapport aux conséquences de cette liaison dont il a pourtant été l’un des protagonistes principaux. Ne trouvant jamais ses mots, il est toujours dans une position de faiblesse par rapport à Esther la coupable, la harceleuse, la folle qui ne veut pas le laisser tranquille (bien qu’elle le soit quand même un peu folle ou alors extrêmement lucide, la décision reste vôtre). Si le spectateur ressent automatiquement de l’aversion pour cette femme qui détruit un couple, et surtout une femme aussi adorable que Delphine, au fur et à mesure qu’avance le film, l’aversion se reporte sur Julien qui n’a jamais pensé peser le poids des mots qu’il a pu dire à Esther, une femme amoureuse, prête à tout pour rester auprès de l’homme qu’elle aime. Après tout, Julien est un grand garçon, et qu’elle que soit l’emprise que semble exercer cette femme sur lui et qu’il prend comme excuse, on ne peut s’empêcher de penser qu’aussi innocent qu’il est pour ne pas avoir tenu d’arme, ça ne l’empêche pas d’avoir du sang sur les mains.

La Ritournelle : l’insondable mécanique du cœur

 

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C’est dans un tout autre registre que Marc Fitoussi aborde ce thème dans La Ritournelle. Brigitte (Isabelle Huppert) et Xavier (Jean-Pierre Darroussin) sont un couple d’agriculteurs, tombés amoureux en école d’agronomie et qui vivent depuis tranquillement dans un village de Normandie entourés de leurs vaches. Sauf que Brigitte elle rêve d’autre chose, et aussi fort qu’elle aime son mari, elle a besoin de se sentir vivre.

La ritournelle c’est celle que Brigitte vit avec son mari depuis des années à la campagne, une même rengaine du quotidien qui la définit et dont elle ressent le vif besoin de s’échapper. Elle s’enfuit alors à Paris, la capitale de l’amour et du romantisme, retrouver un jeune homme charmant rencontré lors d’une fête dans la maison de campagne voisine. Brigitte retrouve ses 20 ans dans ce qu’on imagine être le premier flirt depuis des années : timide, maladroite, elle ne sait plus comment on fait. Et si elle est assez vite désillusionnée par le beau Pio Marmaï, c’est au bras d’un Danois en voyages d’affaires à Paris que Brigitte trouvera réponse à son mal-être passager.

Isabelle Huppert nous touche par sa maladresse et, contrairement à Julien, nous ressentons directement de l’empathie pour cette femme en mal de passion. Est-ce parce qu’il nous semble « normal » qu’une femme veuille être séduite à nouveau lorsqu’elle arrive au milieu de sa vie, après des années de fidélité auprès de son mari? Sûrement. Et sûrement parce que nous avons conscience qu’à l’amour-passion des premières années succède un amour-affection de plus longue durée et que l’on ne peut que comprendre qu’une femme (ou un homme) ait besoin de séduire sans pour autant abandonner la vie qu’elle a construite. Car Brigitte va revenir. Régis, le meilleur ami de Xavier, le sait. Nous le savons aussi. Et puis Xavier, aussi bouleversé qu’il est d’avoir découvert que sa femme ait pu lui mentir sur les vraies raisons qui l’ont poussée à partir pour quelques jours à Paris, doit également se souvenir que lui aussi, ça lui est arrivé une fois de revivre de son côté. Finalement, j’en suis arrivée à penser que notre concept de fidélité était peut-être trop surfait, la vraie ritournelle du couple étant peut-être celle-là : essayer de se retrouver seul(e) pendant quelques instants après des années de vie commune à être défini en couple, sans pour autant remettre en cause ce couple que l’on s’est efforcé de construire, pour continuer à vivre. Cette réponse peut sembler quelque peu fataliste et déplaira surement aux plus romantiques d’entre nous. Pour ma part je la trouve très honnête et réaliste dans cette société où le moindre obstacle entraine assez simplement et tristement une séparation. Quoiqu’il en soit, ce film drôle et touchant sur l’amour et le temps qui passe, porté par deux magnifiques acteurs, est une jolie découverte.

Trois Cœurs : le triangle amoureux poussé à son paroxysme

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Le titre de ce film ne nous laisse aucune surprise quant à ce dont il s’agit : trois cœurs embarqués dans une même histoire d’amour. Marc (Benoît Poelvoorde) rencontre Sylvie (Charlotte Gainsbourg) après avoir raté son train pour rentrer chez lui à Paris. Ils passent la nuit à arpenter les rues et promettent de se revoir quelques jours plus tard au jardin du Luxembourg sans s’échanger ni prénom ni numéro de téléphone. Marc arrive en retard au rendez-vous, Sylvie est déjà repartie et, malheureuse de s’être fait posée un lapin (Marc a eu une petite crise cardiaque entre temps), décide de suivre son compagnon aux Etats-Unis. Lorsque Marc part à la recherche de Sylvie, il rencontre Sophie (Chiara Mastroianni), sans savoir qu’elle est la sœur de Sylvie. Le temps passe, Marc et Sophie emménagent ensemble, ont un enfant, se marient, le destin d’un couple normal…jusqu’à ce que Sylvie rentre des Etats-Unis.

La situation traitée par le film met d’emblée le spectateur mal à l’aise car le triangle se situe au sein d’une famille, et la famille c’est sacré. Marc bouleverse les liens du sang et du cœur qui unissent deux sœurs inséparables qui ont toujours tout fait ensemble, qui habitent toutes les deux dans la ville où elles sont nées et qui ont repris en binôme le magasin d’Antiquités de leur mère. A partir de là, on prend conscience que notre gêne ne pourra que s’accroître quand nous seront montrées les images de la trahison.

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Car on n’a d’autre choix que de suivre Marc dans l’horreur de sa découverte. A force d’entendre Sophie parler de sa sœur, et parler à sa sœur sur Skype, il comprend petit à petit qui est vraiment Sylvie et devient pathétique à essayer de se voiler la face. Mais une nuit il craque et utilise l’ordinateur de Sophie pour skyper Sylvie. On sait que Sylvie et Marc vont se retrouver, on s’attend à de la tromperie et à des mensonges, on se dit qu’ils commettront l’erreur peut-être une fois au vu de leur obsession, mais on refuse de croire qu’ils entameront une liaison. Car comment est-il possible qu’une sœur trahisse à ce point son double, « la personne la plus précieuse » à ses yeux, pour un homme dont elle ne connait absolument rien si ce n’est qu’il n’est plus disponible ? Rappelons-le, Sylvie et Marc n’ont rien partagé si ce n’est une nuit d’errance dans les rues d’une ville déserte. Je ne nie pas qu’il y ait pu avoir une forte attirance entre eux, cela est difficilement contrôlable, mais de là à ne pas pouvoir se contenir dès qu’ils se trouvent l’un en face de l’autre après que tant d’années soient passées… Personnellement, il m’est impossible de ressentir la moindre empathie pour ces égoïstes en mal de passion. Sylvie est irritante à porter le poids du monde sur ses épaules ; elle se positionne constamment une victime ce qui ne nous donne qu’une envie : la prendre par les épaules et la secouer un bon coup. Pour ne rien arranger à l’histoire, une musique assourdissante retentit à chaque fois que Marc s’apprête à commettre le pire, une musique dont le spectateur, assez intelligent pour comprendre ce qui va arriver (et déjà bien agacé par cela) pourrait se passer. Sans parler du choix de la voix-off, un narrateur extérieur qui intervient parfois pendant le film et qui positionne Marc comme le pantin malheureux du destin.

Dans ce film, ma raison l’emporte donc sur les émotions que j’ai eu du mal à éprouver, et c’est finalement assez satisfaite que j’ai observé la passion consumer le cœur de Marc, au sens littéral du terme. Le personnage le plus attachant reste celui de la mère, une Catherine Deneuve brillante, trop lucide pour ne pas comprendre le schéma qui se déroule sous son nez et dont le cœur se retrouve déchiré entre ses deux filles, totalement impuissante. Un rôle qu’aucune mère ne saurait lui jalouser.

Pour une critique plus approfondie et plus optimiste, allez jeter un œil sur l’article que Manon a rédigé à propos de ce film. CUJP est aussi là pour confronter différents points de vue !

Un long article qui ne saurait trouver de conclusion adéquate. Si les relations triangulaires fascinent, c’est avant tout parce que ce sont des relations amoureuses, un peu plus complexes qu’à deux, et comme toute relation amoureuse, chaque cas est unique. Il est donc intéressant que le cinéma s’empare de ces différents cas et nous permettent de réfléchir à la conception contemporaine de l’amour, dans laquelle le dilemme constitue une part entière.
Si vous souhaitez vous aussi parler d’un film qui aborde cette thématique, je serai ravie de lire vos analyses et commentaires !

La Grande Blonde.

 

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