Le mot du jour « Spleen »

«Spleen»

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Il est certains mots du dictionnaire que les écrivains s’approprient pour leur donner une coloration toute particulière. Tel est le cas du mot «spleen» qui reste indissolublement lié à l’œuvre de Charles Baudelaire. Ce vocable anglais donne son titre à une section des Fleurs du Mal – «Spleen et idéal» – et sert de titre au recueil posthume Le Spleen de Paris.

Même s’il contribua à le populariser, Baudelaire n’en est pas l’inventeur. Le mot «spleen» était déjà répandu chez les Romantiques qui l’avaient intégré au lexique plus vaste de la mélancolie. De manière générale, le spleen caractérise un état affectif qui peut aller du vague ennui à la nausée existentielle. Sa polysémie explique ses nombreux synonymes : ennui et mélancolie, mais aussi bourdon, cafard, dépression, langueur, neurasthénie, tristesse, vague à l’âme, dépression, guignon, etc. Emprunté à l’anglais, le mot «spleen» dérive à l’origine d’une forme de l’ancien français – esplen – qui désigne la rate. Les Anciens considéraient en effet la rate comme le siège de la bile, l’humeur noire à l’origine de la mélancolie. C’est pourquoi, dans le cadre de cette théorie des humeurs, le spleen pouvait être considéré comme une maladie dont l’origine était un dérèglement physique.

Le dictionnaire Larousse définit le spleen comme une variante de la mélancolie, comme une «mélancolie sans cause précise». Mais la définition paraît redondante, car la mélancolie est elle-même sans cause précise. Le spleen a en tout cas partie liée avec la mélancolie, même s’il ne se confond pas avec elle. Pour le dire vite, le spleen, c’est la mélancolie dégradée et démystifiée, c’est la mélancolie sans l’auréole de prestige qui la couronne. Ainsi, dans le poème «Perte d’auréole», le poète ne fait même plus l’effort de ramasser l’auréole qui le coiffait : «Je n’ai pas eu le courage de la ramasser» se contente-t-il d’avouer. C’est que le monde ne peut plus faire l’objet aux yeux de Baudelaire d’un quelconque embellissement romantique ; il doit être présenté tel qu’il est : sale, glauque et chaotique.

Il existait au XIXème siècle une littérature polémique contre le spleen qu’on accusait de produire la décadence et d’éteindre toute ardeur. Baudelaire s’inscrit en faux contre cette tradition et donne au mot ses lettres de noblesse en lui réservant une vocation poétique. Le spleen lui sert à exprimer toutes les ambiguïtés de son mal de vivre. Avant d’être sentiment, le spleen est sensation. Dans «Chacun sa Chimère», le spleen prend la forme d’une Chimère écrasante qui «enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants», qui «s’agraphait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture» (Le Spleen de Paris). Le spleen se caractérise donc au premier chef par cette sensation d’oppression et d’étouffement, par cette inclinaison qui penche l’homme vers la terre.

Le spleen recouvre aussi une dimension psychologique : celle d’un ennui qui condamne à l’inertie, d’une humeur morose qui rend vain tout projet. La plus «spleenétique» des Chimères est encore celle de l’Indifférence, allégorisée par Baudelaire sous la forme d’un monstre. Plus profondément encore, le spleen résume la condition humaine. Il renvoie au vertige métaphysique d’une descente interminable, à un malaise existentiel qui semble sans fin. Dominique Rincé note très justement que, chez Baudelaire, le spleen renvoie moins à un état d’âme, fixe et parfaitement identifiable, qu’à un processus de dégradation, à une continuelle dégénérescence des choses et de l’âme.

Chez Baudelaire, le spleen est bien une maladie, mais sa source ne réside pas dans l’humeur noire produite par la rate ; elle est liée au temps, ce temps qui passe et nous emporte vers la tombe. Georges Poulet utilise l’image d’un navire pris dans le piège des glaces pour évoquer cette pétrification dans l’Ennui, cet enlisement dans le Temps. Le sujet baudelairien vit son spleen sur le mode interminable d’un temps qui le ronge lentement, sur le mode d’une chute progressive dans un gouffre – autre grande image baudelairienne. Les quelques bouffées d’idéal qu’il cherche à capter ne suffisent pas à faire rempart durablement au spleen. Le désir d’évasion reste au fond un simple motif poétique lorsque «l’Angoisse despotique / Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir» (Les Fleurs du Mal, LXXX).

Il est désormais impossible d’évoquer le «spleen» sans penser aussitôt à Baudelaire qui lui conféra une si grande portée dans son œuvre. Mais le mot n’est plus guère employé de nos jours. Serait-ce simplement qu’il est d’usage «littéraire» comme l’indique tous les dictionnaires ? De manière plus évidente, le spleen renvoie à un sentiment qui n’est tout bonnement plus éprouvé, d’où sa désaffection au profit de mots plus banals comme ennui, cafard ou dépression. C’est que le spleen renvoie à un plaisir aristocratique et solitaire, celui du dandy qui a tout loisir de désespérer. Or on n’imagine pas de mot qui s’accorde plus difficilement au temps démocratique et égalitaire qui est le nôtre. Au fond, le spleen renvoie à un sentiment qui n’existe plus, mais dont la trace est si magiquement conservée chez Baudelaire qu’il garde encore pour nous un grand pouvoir de résonance.

Petrus.

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