Le mot du jour « Barbarie »

«Barbarie»

Les mots manquent pour caractériser certains actes particulièrement abjects. L’événement est si intense, si violent et si dramatique qu’il semble résister à sa mise en mots. Le langage devient subitement insuffisant pour exprimer l’intensité du choc. Il reste néanmoins notre seule ressource pour mettre à distance l’événement malheureux et le conjurer.

Le mot «barbarie» fait partie de ces mots hyperboliques dont le sens est imprécis, mais qui suffisent, sitôt prononcés, à exprimer l’intensité d’un bouleversement intérieur. Avant de caractériser une situation, le mot «barbarie» renvoie donc d’abord à l’état d’âme du locuteur. Il sert, dans un second temps seulement, à désigner une réalité particulièrement cruelle. Plus que ses synonymes – cruauté, brutalité, sauvagerie, vandalisme, atrocité – il renvoie à une sortie de l’humanité, à une in-humanité. Le barbare est pour ainsi dire exilé de la communauté des hommes en vertu de l’abomination de ses actes.

L’histoire nous apprend qu’on a tôt fait de juger barbare quiconque ne partage pas nos mœurs et nos croyances. L’étymologie du mot est à cet égard révélatrice : en grec, le barbaros qualifie l’étranger, c’est-à-dire tout homme qui n’est pas Grec et dont on ne comprend pas le langage. Par extension, le mot prend le sens de «grossier», «cruel», «non civilisé». Mais, d’un sens à l’autre, le raisonnement prend les allures d’un raccourci spécieux. L’homme «civilisé» prétendrait en fin de compte dicter au «barbare» les règles de comportement qu’il adopte sous le seul prétexte qu’il s’agit des siennes ! La condamnation des valeurs de l’étranger n’auraient pour seul étalon que celui de l’habitude.

Au seizième siècle, Montaigne s’élèvera contre de tels préjugés en concluant à la supériorité de ceux qu’on appelait alors «barbares» sous prétexte qu’ils n’appartenaient pas au peuple européen. Le célèbre chapitre «Des Cannibales» (I, 31) permet ainsi à l’écrivain de remettre intégralement en cause les valeurs européennes. Son argumentation passe par la défense des Indiens Tupinambas réputés pour leur cannibalisme : «je trouve qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, écrit Montaigne, sinon que chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages. Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. C’est là que se trouve, pensons-nous, la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait et incomparable pour toutes choses» (trad. en français moderne de Guy de Pernon).

Dans ce chapitre, Montaigne donne à son lecteur une véritable leçon de relativisme en l’incitant à ne plus juger les «barbares» à l’aune de sa propre culture, mais en vertu d’un étalon universel, celui de la nature et de la raison. L’écrivain ne manque pas d’ironie en répétant par trois fois l’adjectif «parfait» dont il vient auparavant de montrer l’absence totale de pertinence. Aussi, si manger de la chair humaine peut choquer, il convient surtout d’interroger cette pratique en ôtant ses œillères pour en apercevoir le sens et la portée. Loin de conclure à la «barbarie» de cette pratique, Montaigne note que l’acte de manger un homme mort lui paraît moins atroce que celui de faire dévorer un homme vivant par ses chiens comme il l’a vu faire entre deux voisins. Il va donc jusqu’à renverser l’ordre des valeurs : les «civilisés» apparaissent plus barbares encore que les barbares eux-mêmes.

DeBry

Il est tentant de juger barbare quiconque ne partage pas notre couleur de peau, nos croyances ou nos coutumes. Car la différence suscite la méfiance et l’hostilité. Toutefois, un tel jugement serait hâtif et, philosophiquement, intenable. Le barbare n’est pas en définitive celui qui est différent de nous, mais celui qui argue de cette différence pour imposer ses valeurs à autrui. Aussi la seule solution est-elle de dialoguer avec l’autre pour faire rempart aux préjugés et entrer dans le champ de la réflexion.

« Chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages » Montaigne

Il n’est qu’un moyen de lutter contre la barbarie : le langage. Comme le note le linguiste Alain Bentolila dans un livre au titre évocateur, Le verbe contre la barbarie, «lorsqu’on ne peut pas s’inscrire pacifiquement sur l’intelligence des autres, la seule façon d’exister, c’est de laisser physiquement des traces sur le corps de l’autre». C’est pourquoi la violence n’est qu’une conséquence de l’incapacité à mettre en mots sa pensée. Le barbare n’est autre que celui qui ne dispose pas d’assez de mots pour «négocier» avec autrui. Le monde est, pour lui, hors de portée des mots, et donc inaccessible. Il ne lui reste plus que l’affrontement physique pour imprimer sa marque au monde.

La «barbarie» pouvait désigner en moyen français un «langage incompréhensible». Or c’est précisément parce qu’on ne comprend pas l’autre qu’on le taxe de «barbare», parce qu’il nous parle une autre langue que la nôtre. Pour faire barrage à la barbarie, la seule solution consiste en définitive à faire l’effort de comprendre cet Autre qui ne partage ni notre langue, ni nos valeurs, ni nos croyances, qui peut être le plus étranger parmi les étrangers. À cette condition seulement, les barbares troqueront leurs fusils contre des plumes.

Petrus.

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