Le mot du jour « Oubli »

«Oubli»

Au Moyen Âge, le mot «oubli» pouvait librement être remplacé par l’un des nombreux synonymes de sa famille lexicale : oubliance, oubliee, oubliement, oublieson ou encore oublieté par exemple. Mais les mots, précisément, n’échappent pas à l’oubli. Le mot «oubli» est ainsi le dernier survivant de sa lignée si l’on excepte «oubliance» qui survit régionalement, mais dont l’usage est vieilli. Le verbe «oublier» dérive d’une forme latine non attestée en langue «oblitare» dérivé de «oblitus», participe passé de «oblivisci» qui signifie «ne plus penser à, perdre de vue». Depuis le latin, le mot «oubli» a donc conservé le même sens, preuve, s’il en faut, qu’il est durablement ancré dans nos habitudes langagières.

Le mot «oubli» nous sert encore quotidiennement, car il n’est pas un seul de nos souvenirs qui ne menace à tout instant de s’évanouir. Tout se passe comme si les souvenirs récents chassaient les plus anciens pour prendre leur place, parfois pour de bon. Il arrive à la mémoire d’échouer à les récupérer : le constat d’échec est d’autant plus amer que tout souvenir a vocation à disparaître. Le sol ne peut que se dérober sous les pas du promeneur aventureux. Friable par essence, la mémoire ne laisse que des bribes de souvenirs, de vagues réminiscences, de lointains échos. C’est à cette difficulté que se heurte l’empereur Hadrien dans le beau roman de Marguerite Yourcenar : «Je m’efforce de ressaisir un instant des boucles de fumée, les bulles d’air irisées d’un jeu d’enfant. Mais il est facile d’oublier…» (Mémoires d’Hadrien).

Les souvenirs des instants les plus voluptueux sont aussi les plus douloureux, car seuls restent l’écho assourdi d’une musique plus intense, la trace d’un ensemble plus vaste. Les vibrations d’aujourd’hui ont perdu leur force d’autrefois. La résonance est de jour en jour plus faible. Et que dire de tous les bruits parasites qui, entre-temps, se sont mêlés à nos souvenirs pour en assombrir l’éclat, pour en limiter la portée ?

La mémoire ne parvient qu’imparfaitement à reconstituer les figures du passé. Les visages de ceux que l’on a aimés deviennent étrangement fixes et ternes comme sur de vieilles photographies à demi effacées par le temps. Ce n’est qu’au prix d’un ultime effort d’imagination qu’il est possible de les sortir de leur immobilité vague, de leur rendre leur liberté de mouvement, d’action, de parole, en somme de leur rendre la vie qu’ils ont perdue. Mais le combat est inégal, et c’est l’oubli qui sort vainqueur car, comme le note l’empereur Hadrien, il ne reste le plus souvent des êtres qu’ «une image faite de mémoires superposées qui ne correspond en somme à aucune phase de leur rapide existence». La mémoire se fige, à jamais.

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Buste de l’empereur Hadrien

Au risque du figement succède le risque du travestissement. Hadrien, au crépuscule de sa vie, en reste une fois encore conscient lorsqu’il discute de l’amant disparu trop tôt avec son ami Arrien : «j’avais parfois l’impression de sentir dans nos paroles une certaine fausseté ; la vérité disparaissait sous le sublime». L’être cher n’est plus qu’une statue idéalisée, déformée par les propos de ceux qui l’évoquent, soumise à une mémoire idolâtre qui n’est plus à même de distinguer le vrai du faux. Il ne reste plus de lui qu’une image déformée, une personnalité travestie, une intériorité recréée et modelée selon les souhaits d’un autre.

Ensuite, le néant. Le fleuve de l’oubli semble avoir tout emporté. La douleur s’avive un instant dans le courant brusque du Léthé : «Ce cadavre et moi partions à la dérive, emportés en sens contraire par deux courants du temps» s’attriste l’empereur condamné à vivre alors que son amant est mort. L’espace scripturaire ne permet pas aux deux âmes de se rejoindre. Jusqu’au bout Hadrien aura tendu les bras vers ce mort désormais confusément piégé dans sa mémoire.

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Le fleuve de l’oubli, Gabriel Gebka

Le bon sens dit qu’il faut «savoir tourner la page» ou «passer à autre chose», mais n’est-il pas tout aussi risqué de goûter aux «longs oublis» (longa oblivia) dont parle Virgile, qui risquent de briser la continuité d’une vie, de réduire à rien l’épaisseur de toute existence ? Boire l’eau de l’oubli, n’est-ce pas renoncer à la vie elle-même, à ses aléas, à ses souffrances, aussi pénibles soient-elles ? Vouloir écarter les fantômes du passé, c’est renoncer à construire l’avenir, car sur quelles bases alors pourrait-il désormais être édifié ? Au contraire, Hadrien n’oublie pas son amant disparu. La douleur le consume, mais donne en même temps à son existence le sens qu’elle n’aurait jamais eu sans elle. L’empereur n’aspire ainsi qu’à «reprendre en paix son dialogue interrompu avec un fantôme».

Virgile présente au septième livre de l’Enéide le Léthé comme un fleuve amène, baigné d’une atmosphère paisible et sereine, autour duquel les âmes se pressent joyeusement pour goûter l’eau de l’oubli et effacer toute mémoire du passé. Mais quel triste bonheur que celui qui se fonde sur l’illusion de n’avoir pas vécu. L’oubli est une fuite qui transforme l’homme en somnambule et le condamne à habiter le monde des songes. On aurait tort de se décharger trop vite d’un fardeau mnésique devenu trop lourd. Car, au fond, seuls les souvenirs nous rattachent au présent, nous y enracinent, avec leur lot de bonheur et de tristesse, d’ivresses et de torpeurs, de boulets serviles et de cordes libératrices. La responsabilité revient à chacun de les faire resurgir, fût-ce imparfaitement, ou de les laisser partir vers un ailleurs, mais le risque court toujours qu’ils ne reviennent jamais et tombent définitivement dans l’oubli.

Petrus.

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