Le mot du jour «Rue»

LA RUE DANS TOUS SES ÉTATS

I MÉTAMORPHOSES DE LA RUE

Le plus souvent, on ne fait que la traverser. On s’y arrête par nécessité, non par goût. Si on y entre, c’est pour aussitôt la quitter. La rue n’est qu’une étape, jamais le but du parcours. Le passant ne fait qu’y passer. Le travailleur y travailler. Et le piéton se contente de la piétiner. La rue est rarement envisagée comme un champ spatial spécifique, comme un espace architectural qui vaudrait pour lui-même.

Il faudrait, à la manière d’Agnès Varda, prendre le temps de s’arrêter dans la rue pour observer la diversité de ses spectacles. En 1958, la réalisatrice avait en effet décidé de poser sa caméra dans la rue Mouffetard, à Paris, jour après jour, pour se faire le témoin de la vie citadine. Il en résulte un court-métrage, L’Opéra-Mouffe, qui offre au spectateur l’occasion de redécouvrir cette rue fréquentée et particulièrement vivante.

Le film commence, et c’est alors qu’on découvre le ballet tourbillonnant des passants : les vieillards claudicants, les enfants rieurs, les dames qui font leurs courses, les noceurs qui ont abusé de la boisson, les clochards ivres mort sur le bord de la chaussée, les nonnes pressées, les ménagères exténuées, les amoureux transis, en somme l’être humain, dans sa trivialité et sa splendeur. Mais on y découvre aussi la rue elle-même, les maisons qui la bordent, les appartements aux rideaux usés, les étals de boucherie avec leur cœurs de veau à 500 Fr le kilo et les cervelles sagement alignées, les enseignes des magasins, les bistrots, les fleuristes, bref la rue sous toutes ses formes, dans ses aspects les plus divers.

Enfant masqué dans "L'Opéra-Mouffe", Agnès Varda, 1958.
Enfant masqué dans « L’Opéra-Mouffe », Agnès Varda, 1958.

Parce qu’elle est fréquentée par tous, la rue offre à l’humanité un miroir d’elle-même. Nos contradictions ne cessent de s’y refléter indéfiniment. Espace du vivre-ensemble, elle est aussi le lieu du déchirement, de l‘âgon où les émeutes se déclenchent, où les révolutions se produisent. Lieu de jubilation à l’occasion des parades festives ou des carnavals, elle peut aussi devenir le reflet de la misère sociale en accueillant les laissés-pour-compte, les marginaux, les exclus. Expression d’une rationalité qui vise à faire advenir l’ordre, elle peut aussi illustrer le désordre, le chaos ou l’éparpillement. La rue vit donc de tous les paradoxes qui fondent notre humanité dans ce qu’elle a de pire ou de meilleur.

La rue est surtout le lieu de toutes les métamorphoses. C’est pourquoi elle n’apparaît jamais comme une réalité donnée, mais plutôt comme un chantier, un espace qui se construit dans et par les interactions sociales. Quiconque la traverse la change, aussi bien le S.D.F qui en fait le lieu de la marginalité que le touriste qui la transforme en allée commerçante. Toute rue est vouée au changement : les gens qui la fréquentent, les événements qui s’y produisent, les variations atmosphériques même, sont autant de facteurs qui en modifient imperceptiblement l’ambiance et le climat.

La rue entrelace enfin en permanence les deux fils de la mémoire et de l’oubli ; elle change tout en restant la même, elle se renouvelle, mais n’en perd pas pour autant son unité, sa cohérence ou sa saveur propres. Étymologiquement, la rue vient du latin «ruga», la ride du visage. C’est que, comme l’être humain, la rue vieillit ; c’est un sillon creusé par le temps, soumis à la dégradation et à l’usure, mais ouvert aussi aux rénovations et au renouvellement. D’où l’intérêt d’en observer les multiples variations, les infinis miroitements, bref le chatoiement sans fin.

II GOÛT ET DÉGOÛT DE LA RUE

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On peut souvent lire sur un panneau aux abords d’une ville l’écriteau «Ville fleurie», qui sonne comme une promesse de beauté, comme un vœu d’harmonie – rarement exaucé il est vrai. L’espace urbain est malheureusement avare de place, et la nature s’y fraye difficilement un chemin. Même les rues bordées d’arbres ne font pas toujours les délices du promeneur. Les remontées d’odeurs putrides ne lui sont pas toujours épargnées. On verra peut-être bientôt venir l’avènement de villes-égouts. L’humanité sera alors réduite elle-même à l’état de déchet.

La critique de la ville et de ses rues désagréables n’est pas nouvelle. Déjà dans ses Satires, Boileau fustigeait les embarras de Paris : «Qui frappe l’air, bon Dieu ! de ces lugubres cris ? / Est-ce donc pour veiller qu’on se couche à Paris ? / Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières, / Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?» (Satire VI). Le texte se présente comme un violent réquisitoire contre toutes les formes de pollution visuelles et sonores qui saturent Paris et ses rues, mais aussi contre l’impolitesse et la malhonnêteté de la foule qui s’y presse. Les rues n’offrent ainsi au narrateur qu’une vision infernale si bien qu’il n’aspire qu’à se retrouver dans le clos paisible d’un jardin pour «avoir loin de la rue un autre appartement».

Non seulement désagréable, la rue s’avère encore impossible à ressaisir dans un ensemble plus vaste – le quartier, la ville – qui lui donnerait sa cohérence et assurerait sa fonctionnalité. L’architecture a ainsi parfois omis de prendre en compte la rue dans ses projets de construction. Bien qu’elle soit au fondement de l’espace urbain, la rue n’en a pas moins été négligée. L’architecte Henri Gaudin le reconnaît lui-même : «Les habitations sont jetées là sans souci du dehors, réduites à des cellules ou des couloirs de caves, d’où l’on ne sort que dans des espacements qu’on ne peut qualifier ni d’espace public, ni d’espace commun» (au cours d’un entretien dans L’esthétique de la rue, 1998). On aura ainsi édifié des bâtiments solitaires sans se soucier de leur relation d’agencement, de leur rapport d’alliance, le tout ne pouvant former qu’un ensemble hétéroclite, incapable de construire un espace commun.

L’architecture s’est ainsi vue confrontée à deux écueils : celui de l’urbanisme étatique en quête d’ordre, d’unité et de cohérence et celui du modèle libéral qui a fait éclater la ville et, comme le note Henri Gaudin, a préféré «le jeté pêle-mêle». Pour l’architecte, la rue est affaire de rapport ; il s’agirait en quelque sorte de distribuer du plein et du vide si l’on veut bien définir l’espace comme un écartement du plein. Pour tracer ce sillon qu’est la rue, il faut donc réfléchir à une telle distribution pour créer des espaces viables où il soit agréable de circuler.

Dans le cycle des «Cités obscures», les dessinateurs François Schuiten et Benoît Peeters ont imaginé des villes gigantesques et tentaculaires, véritables toiles d’araignée qui emprisonnent le voyageur. Les rues forment autant de fils qui égarent et désorientent ceux qui la traversent. Piégés dans le labyrinthe des rues, les personnages semblent circuler dans un décor de carton-pâte, victimes d’une série de leurres et de trompe-l’œil. Les fenêtres n’ouvrent sur rien. Les rues ne mènent nulle part. Les êtres humains sont réduits à l’état de marionnettes dans une ville qui semble avoir pris le contrôle. La rue devient le piège qui enferme à jamais la liberté du promeneur et le condamne à une errance désespérée.

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L’exemple d’une ville labyrinthique dans « Les Murailles de Samaris », Schuiten et Peeters, 1983.

III LA RUE : TOURS ET DÉTOURS

Objet de peurs et de fantasmes, la rue peut aussi devenir le lieu privilégié de la déambulation. Loin de se réduire à un dédale de rues, la ville peut en effet être envisagée comme une forêt de signes à déchiffrer. Tout flâneur est alors susceptible de devenir herméneute.

La rue devient ainsi une voie d’accès à l’imaginaire ; elle fait entrer dans un univers onirique qui autorise tous les rêves. C’est que le flâneur n’a besoin d’aucune carte pour s’orienter : toute rue mérite à ses yeux d’être découverte. La marche offre un espace toujours renouvelé à son attention. Chaque pas le fait changer de point de vue. Aussi, en même temps qu’une invitation à prendre en compte la diversité, la flânerie suppose de se déprendre de ses certitudes, d’accepter la skepsis, de renoncer au connu pour goûter au charme de l’inconnu.

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Gustave Caillebotte, « Rue de Paris, temps de pluie », 1877.

Au promeneur, la topographie ne sert de rien. Au contraire, c’est le hasard qui le guide. Dans les années 1960, les situationnistes avaient fait de cette «dérive» un moyen d’exploration «psychogéographique», autrement dit une véritable science. Guy Debord définit ainsi la psychogéographie comme «l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus». La dérive consiste dès lors à errer au hasard des rues pour découvrir de nouvelles sensations, pour se laisser prendre à des spectacles inattendus et goûter le charme d’émotions fugitives. La psychogéographie suppose donc un rapport actif et exploratoire à la rue, une nouvelle manière d’éprouver l’espace, une révolution de la vie quotidienne.

Mais la marche doit rester absolument aléatoire. À cette seule condition, l’exploration des rues peut déboucher sur la découverte de trésors cachés. C’est pourquoi tout promeneur obéit au principe d’aventure. L’égarement devient la règle. Les repères doivent disparaître pour que la rue redevienne l’espace de tous les possibles. L’artiste Yoko Ono a poussé jusqu’au bout la logique de la marche aléatoire avec Map Piece, en 1964, invitant l’éventuel exécutant à «dessiner une carte pour se perdre».

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« Map Piece », Yoko Ono, 1962.

C’est à partir de Charles Baudelaire que s’impose l’image du poète comme «herméneute» apte à déchiffrer le langage secret des rues. Par excellence, il apparaît comme le lecteur de la ville, plongé dans la foule citadine, au diapason du milieu urbain. La réalité parisienne qu’il décrit n’apparaît cependant que sous le prisme déformant de l’imagination. Dans «Le mauvais vitrier», le poète s’acharne contre un vitrier qui ne propose que des vitres ternes et banals : «Comment ? vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau !» (Le Spleen de Paris). La réalité urbaine doit donc à ses yeux toujours être filtrée par l’imagination pour faire place aux scintillements du réel. La ville hiéroglyphique garde ainsi tout son attrait et le mystère persiste au cœur même de la révélation.

IV L’ART DE RUE

L’art a déserté les musées. La rue est son nouveau domicile. On appelle «art de rue» cette subversion du cadre conventionnel de l’art pour investir la rue. Les structures instituées – théâtre, salle de concert, musée – sont devenues trop petites, trop étroites et trop sclérosées pour accueillir ces œuvres d’art inédites en prise directe avec le réel.

Longtemps déconsidéré, l’art de rue rencontre de plus en plus d’adeptes. Associé d’abord au désordre et au délitement social, les tags ou les graffs restent encore parfois considérés comme des actes de vandalisme ou des signes d’incivilité. Transgressif par essence, l’art urbain provoque le malaise, la colère, parfois l’indignation. Aussi la rue est-elle devenue un nouvel espace d’affrontement où des «brigades de propreté» cherchent à décourager les artistes «criminels». C’est pourquoi l’art de rue peine à trouver sa place : à la marge, il cherche malgré tout à conquérir la reconnaissance publique ; transgressif, il risque, sitôt admis et normalisé, de basculer dans le conformisme ; éphémère, il aspire à durer.

L’histoire de l’art de rue est celle d’une progressive conquête. Des États-Unis à l’Hexagone. Des espaces périphériques aux centres-villes. De la marginalité à la reconnaissance. Né d’une contestation de la société américaine, il vient à l’origine de la culture hip-hop. Son arrivée en France date des années 1970. Ce nouveau langage artistique vise à l’origine à faire entendre un véritable cri de révolte. Loin de se limiter à un «gribouilli», la valeur subversive du graff ne le hisse pas moins à l’état d’œuvre d’art.

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Edgar Mueller.

Régulièrement associé à une sous-culture, l’art de rue étonne, voire détonne. Loin de gommer les aspérités du réel, l’œuvre d’art vise au contraire à les intégrer pour les rendre explicites et manifestes. Ainsi, la rue change de nature et devient le medium de l’œuvre. De simple thème, elle devient le matériau que les artistes vont travailler, une énergie qu’il va s’agir de capter. D’une logique de la représentation, l’art passe au mode de la coprésence. Soumise à une totale reconfiguration, la rue n’est plus un simple espace qu’on traverse, mais le lieu même d’une expérience esthétique.

L’art de rue permet à la ville assoupie de sortir de sa torpeur. Il éveille et stimule la réflexion du passant pour lui faire découvrir la ville sous un autre jour. En effet, cet art contextuel met en relation le promeneur avec l’environnement qui l’entoure. C’est pourquoi la rue ne se contente pas d’accueillir l’art : elle se transforme elle-même en œuvre d’art. En lui apposant sa marque, l’artiste l’aménage et la métamorphose ; il évacue sa dimension utilitaire et fonctionnelle pour la faire entrer en résonance avec le promeneur.

Placé sous le signe de l’éphémère et du transitoire, l’art de rue n’en perd pas pour autant sa valeur. Au contraire, c’est par sa force de renouvellement, son pouvoir de métamorphose, son aptitude à la renaissance qu’il ne cesse d’émerveiller. L’espace morne des rues peut ainsi devenir le théâtre d’un art nouveau qui aura troqué sa «tenue d’apparat» pour le costume moins glorieux peut-être, mais plus adapté au monde moderne de «défroque du quotidien».

Petrus.

Rendez-vous le 4 mars au Batofar pour un événement « Gloire à l’art de rue » avec la galerie The Wall

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