Le mot du jour «Révolution»

«Révolution»

Le mot «révolution» appartient au passé. Il en est peu aujourd’hui pour se réclamer du nom de «révolutionnaires». Tout au plus souhaite-t-on des «réformes», des «rénovations» ou des «amendements», en somme des aménagements à la marge, mais non pas un grand coup de balai. C’est que le mot «révolution» fait peur : il évoque le sang versé, les armes brandies par un peuple en colère, les déchaînements de violence et, naturellement en France, les têtes fraîchement coupées lors de la grande Révolution de 1789.

Dans le roman de Joseph Roth, La Marche de Radetzky (1932), qui retrace la chute de l’Empire austro-hongrois, le préfet François von Trotta considère le mot «révolution» comme «le plus ignoble des vocables». Aveugle à l’écroulement de l’Empire, il refuse de parler de «révolutionnaires» et préfère utiliser l’expression contournée et euphémisée d’ «individus suspects». Nommer la chose reviendrait en effet à reconnaître l’effondrement à venir. Il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. La révolution finira pourtant par s’imposer à lui alors que l’Empire agonise et que les révoltes grondent de plus en plus bruyamment.

Le temps des révolutions est loin aujourd’hui. Le fracas de 1789 s’est réduit à un vague murmure. La date est consignée dans les manuels d’histoire, mais n’est plus apte à réveiller les imaginaires assoupis. L’indignation ne dure qu’un temps. Pour qu’une révolution survienne, encore faudrait-il qu’il existât une nation consciente d’elle-même, un peuple uni dans un destin commun, un pays rassemblé capable de s’engager dans une voie collective. Mais le flambeau des révolutions semble s’être définitivement éteint. Comme le note le sociologue Gilles Lipovetsky dans son analyse de la société post-moderne, «plus aucune idéologie n’est capable d’enflammer les foules, la société post-moderne n’a plus d’idole ni de tabou, plus d’image glorieuse d’elle-même, plus de projet historique mobilisateur, c’est désormais le vide qui nous régit» (L’ère du vide, 1983).

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La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix (1830)

Le ciel est vide, et les horizons désespérément bouchés. L’histoire n’est plus pour nous que «la répétition du même drame, avec d’autres personnages sous des costumes différents» (Arthur Schopenhauer). À quoi bon se battre si l’histoire est vouée à la répétition, au même cycle infernal de crises et de souffrance ? La fatalité nous domine et nous écrase, encore et toujours.

Notre époque pessimiste s’accorde en définitive avec l’étymologie même du mot «révolution» qui dérive du latin «revolvere» qui signifie «rouler (quelque chose) en arrière ; imprimer un mouvement circulaire à, faire revenir (quelque chose) à un point de son cycle». Toute révolution n’inviterait-elle pas au fond à «revenir à son point de départ» ? C’est ce sens que le mot conserve dans le vocabulaire de l’astronomie, lorsqu’on parle de «révolution» des planètes ou de la lune. De même que le mouvement orbital d’un corps céleste repasse interminablement par le même point, nous croyons que la révolution politique n’apporterait qu’un changement de surface, à peine perceptible, comme si l’humanité était inéluctablement condamnée à faire du surplace. Le serpent se mord la queue.

L’Ouroboros, Lucas Jennis (1590-1630)

Les lendemains radieux attendront. À la manière du héros mélancolique et passif du roman d’Hubert Aquin, Prochain épisode (1965), quelques rêveurs, quelques utopistes attendent, en vain, «que l’événement se produise», «qu’il m’emplisse à nouveau et se substitue à ma fatigue». Mais la «fatigue culturelle» est trop forte, le prix des révolutions trop cher à payer, si bien que nous sommes devenus incapables d’être le moteur de notre propre histoire : «Rien ne subsiste en moi hors de mon attente et ma lassitude» avoue le révolutionnaire raté de Prochain épisode. C’est pourquoi la révolution n’est pas pour demain. Pour après-demain, peut-être.

Petrus.

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