La Semaine de la langue française – Nos auteurs français préférés

C’est un jour pour… parler littérature 

Et oui, cette semaine est dédiée à la langue française et à la francophonie. Convaincus qu’il n’y a pas de date pour crier notre amour pour la littérature francophone, on s’est dit que c’était quand même la bonne occasion pour vous parler de nos oeuvres préférées.

Le choix de Dylan 

Le journal du voleur de Jean Genet (1949)

Un chef d’œuvre narcissique de la littérature française, l’une de mes expériences littéraires les plus brutales et délicieuses. Je tenais à vous la faire partager.

Voici la vie misérable et sublime d’un voleur, d’un traitre, d’un vagabond, d’un bagnard homosexuel consacrée au culte et à la quête perpétuelle du Beau libéré du carcan des normes morales et sociales et esthétiques. Genet sublime la laideur morale et physique de la nature humaine à travers la peinture de ses amants et le récit mythique de ses aventures criminelles. Il construit son mythe dans une œuvre qui transpire l’orgueil salvateur d’un exclu, un orgueil provocateur et créateur, source d’un dépassement intellectuel, sensible, langagier, amoureux.

Le chef d’œuvre de Genet réside dans sa capacité à saisir et sublimer, grâce à la toute-puissance évocatoire et poétique du langage, les vices réputés les plus haïssables de la nature humaine. Ses mots habillent de velours et de lumière les êtres les plus crasseux et lâches, les (con)damnés. Sous sa plume magique, le traitre, l’assassin et le lâche sont des Héros hautement désirables, les Dames vénales du barrio Chino les Venus de Barcelone ; le glaire de son amant sordide Stilitano concentre toute sa sensualité virile, l’univers carcéral est érigé en une villégiature sacrée;  la noblesse cruelle de la prostitution féminine comme masculine est révélée. Au fil des pages, notre système de valeurs s’ébranle, nos certitudes du bien, du beau, du digne, du masculin se fissurent. Genet heurte, mais son style me séduit (me piège sans doute). Il exerce sur moi une fascination, suscite l’admiration coupable de son lecteur qui ploie devant la beauté scripturale des vices qu’il dépeint. J’éprouve une affection sincère pour le narrateur. J’aime la délicatesse sauvage de son désir amoureux, le regard extralucide et transgressif qu’il pose sur ses amants ; sa fierté réactive et narcissique qui perce et crève le mépris, cette hyper sensibilité aiguisée et mythifiée par le langage.

Cette autobiographie romancée nous apprend la vertu jouissive et authentique d’être législateur de sa propre norme morale en s’affranchissant, grâce à la création sous quelques formes que ce soit (littéraire, artistique, entrepreneuriale) des injonctions économico-sociales et morales parfois aliénantes, nous rendant étranger à nous même. Savourez la pureté de la violence de cette prose poétique unique, de cet Art-sale a-moral, libidineux mais orgasmique et Tout-divin. C’est une expérience poétique d’un Beau, dérangeante mais jouissive, saisissez la !

“De la beauté de son expression dépend la beauté d’un acte moral. Dire qu’il est beau décide déjà qu’il le sera. Reste à le prouver. S’en chargent les images, c’est-à-dire les correspondances avec les magnificences du monde physique. L’acte est beau s’il provoque, et dans notre gorge fait découvrir, le chant. Quelquefois la conscience avec laquelle nous aurons pensé un acte réputé vil, la puissance d’expression qui doit le signifier, nous forcent au chant. C’est qu’elle est belle si la trahison nous fait chanter. Trahir les voleurs ne serait pas seulement me retrouver dans le monde moral, pensais-je, mais encore me retrouver dans la pédérastie. Devenant fort, je suis mon propre dieu. Je dicte. Appliqué aux hommes le mot de beauté m’indique la qualité harmonieuse d’un visage et d’un corps à quoi s’ajoute parfois la grâce virile. La beauté alors s’accompagne de mouvements magnifiques, dominateurs, souverains. Nous imaginons que des attitudes morales très particulières les déterminent, et par la culture en nous-mêmes de telles vertus nous espérons à nos pauvres visages, à nos corps malades accorder cette vigueur que naturellement possèdent nos amants. Hélas, ces vertus qu’eux- mêmes ne possèdent jamais sont notre faiblesse. » 

 Le choix de la Grande Blonde  

Paul Eluard, Capitale de la Douleur

Eluard fait partie de ces artistes qui m’ont emporté dans la valse magique et intemporelle des mots et de la littérature. Le choix et l’ajustement des mots transforment ses textes en véritable mélodie qui sonne et résonne au juste son d’une poésie éternelle : celle de la vie.

Capitale de la Douleur, Reine du malheur, de l’innocence, de la déception, de la joie, des larmes. Car si Paris ville grise n’est que symbole de maladie, de solitude, de mort, ce n’est que pour nous faire réaliser l’incommensurable valeur de nos précieux moments de joie et de bonheur. Eluard est un amoureux des mots, de la poésie, du monde, et son recueil est une invitation à clamer à notre tour l’amour de la vie. Je vous invite donc à entrer dans la valse à votre tour en vous (re)plongeant dans ce classique, picorer quelques unes de ses douces mélodies d’amour et de bonheur pour préparer l’arrivée du printemps !

« Pendant qu’il est facile

Et pendant qu’elle est gaie

Allons nous habiller et nous déshabiller »

(« Lesquels ? » , Capitale de la Douleur)

 Le choix de Mathilde S. 

Alain Damasio – Aucun souvenir assez solide

Depuis que Wired a dit que la Science Fiction nous rendait de meilleures personnes, j’ai une raison de plus de faire la promo de Damasio. Mais bon. Pour être honnête, je n’en avais pas réellement besoin.

Damasio est un artiste des mots, c’est un ciseleur, un sculpteur. Je l’ai découvert avec La Horde du Contrevent, mais l’avantage d’Aucun Souvenir, c’est la multitude d’histoires. Chacune d’elle est un monde, et il est facile de se laisser aspirer dans ces univers successifs pour mieux les visiter.

Aucun Souvenir assez solide est un recueil de nouvelles, donc, joli aperçu du talent et de l’univers de son auteur, jouissif dans les solutions qu’il apporte aux uchronies trop technicisées que redoute l’écrivain. Et magnifique dans la langue.

Pour l’anecdote, Damasio y porte tant de soin, à la langue, qu’il fait hurler d’impatience sa communauté de lecteurs. Voilà bien cinq ans que l’on attend Les Furtifs, son prochain roman.

Le choix de Marie N.

Jacques Prévert, Paroles

La langue française a trouvé comme sublime représentant l’homme à la casquette et à la cigarette. Jacques Prévert a réussi à marquer la littérature française en lui insufflant sa gouaille, son humour mais surtout son amour pour l’enfance et la vie. L’auteur du film devenu mythique Les Enfants du Paradis de Marcel Carné (entre autres), est généreux en paroles de toutes sortes : drôles, profondes, moqueuses. Paroles rend compte de la richesse de son oeuvre avec des figures désormais mythiques, comme le cancre que l’on a tous été un jour.

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

Le choix d’Alexandre T. 

L’Ecume des jours, Boris Vian

Quand Raymond Queneau dit d’un bouquin que c’est « le plus poignants des romans d’amour contemporains », on peut lui faire confiance. L’écume des jours est un anti conte de fées. Autour de quatre personnages clés, Colin, Chloé, Chick et Alise (sans oublier la souris toujours présente), Boris Vian dépeint dans un univers onirique une histoire d’amour de son temps, celui des années 50, celui du jazz de Duke Ellington. Colin est heureux, mais il lui manque quelque chose : comme tous les gens d’hier d’aujourd’hui et de demain, il cherche l’AMOUR. Que son ami Chick a trouvé, dans les bras de la jolie Alise. Colin le trouvera lui dans les bras de Chloé. Voilà vite le mariage, avant que lentement tout ne s’écroule. Putain de nénuphar. Alors Colin va devoir travailler, lui qui jusque là vivait de sa rente plutôt confortable. Travailler pour faire vivre Chloé. A travers l’histoire de ces quatre là, Boris Vian esquisse en filigrane en critique aigre douce de l’absurdité du travail, de la guerre et de la religion. Des thèmes qu’on retrouvera dans tout ce qu’il écrira : de sa chanson Le déserteur à des romans comme L’Arrache-Cœur.

« Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre ».

L’Ecume des jours, avant propos.

Le choix de Joséphine HdP

Feux de Marguerite Yourcenar (1936)

Marguerite Yourcenar, première femme académicienne, grande historienne, merveilleuse conteuse et lesbienne assumée n’aima dans sa vie que peu d’hommes, qui avaient tous pour particularité d’être également homosexuels. André Fraigneau, qui était de ceux là, fut durant des années la clé de voûte de ses désirs impossibles, l’objet d’une passion dévastatrice. Pour lui, elle écrivit « Feux », un recueil hybride alternant nouvelles et bribes poétiques. Mettant en scène d’une part des héros tragiques de la mythologie grecques, de l’autre sa propre tragédie, l’auteur nous éclabousse de ces feux qui la consument. C’est une écriture viscérale, violente, terrible et sublime à la fois, une œuvre qui vous secoue.

“On arrive vierge à tous les événements de la vie. J’ai peur de ne pas savoir m’y prendre avec ma Douleur.”

“Absent, ta figure se dilate au point d’emplir l’univers. Tu passes à l’état fluide qui est celui des fantômes. Présent, elle se condense; tu atteins aux concentrations des métaux les plus lourds, de l’iridium, du mercure. Je meurs de ce poids quand il me tombe sur le cœur.”

“Que dit midi profond ? La haine est sur Thèbes comme un affreux soleil. Depuis la mort de la Sphinge, la ville ignoble est sans secrets : tout y vient au jour L’ombre baisse au ras des maisons, au pied des arbres, comme l’eau fade au fond des citernes : les chambres ne sont plus des puits d’obscurité, des magasins de fraîcheur. Les promeneurs ont l’air de somnambules d’une interminable nuit blanche. Jocaste s’est étranglée pour ne plus voir le soleil. On dort au grand jour; on aime au grand jour. Les dormeurs couchés en plein air ont l’aspect de suicidés ; les amants sont des chiens qui s’étreignent au soleil. Les cœurs sont secs comme les champs; le cœur du nouveau roi est sec comme le rocher. Tant de sécheresse appelle le sang. La haine infecte les âmes ; les radiographies du soleil rongent les consciences sans réduire leur cancer. Œdipe est devenu aveugle à force de manipuler ces rais sombres. Antigone seule supporte les flèches décochées par la lampe à arc d’Apollon, comme si la douleur lui servait de lunettes noires.[…]”

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