« Dérapage »

Voilà un mot qui a fait florès, surtout chez les journalistes, qui s’en gargarisent et en usent à tout va. À les entendre, tout serait matière à «dérapage». Auparavant, le «dérapage» touchait surtout les skieurs ou les automobilistes, qui en étaient les premières victimes ; on l’applique désormais à n’importe qui.

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Le «dérapage» menace quiconque ose prendre la parole, quiconque s’éloigne, fût-ce de quelques pas, du chemin bien tracé de la pensée toute faite, quiconque prétend dire tout haut ce qu’une majorité – ou une minorité aux commandes – aurait préféré taire pour toujours. C’est pourquoi le dérapage n’est pas seulement repéré et souligné par les commentateurs, mais aussi guetté et traqué avant même d’avoir eu lieu.

Le dérapage doit avant tout faire du bruit pour rappeler aux spectateurs le danger de tout écart de la pensée, de toute cabriole conceptuelle. Tous les moyens sont alors mis en œuvre pour provoquer l’indignation et la fureur du public, car le dérapage a les odeurs du scandale. L’audimat n’en sera que meilleur. Il suffira pour s’en convaincre de taper le mot «dérapage» dans un champ de recherche pour en voir défiler la longue liste agrémentée de quelques «clash» et autres polémiques futiles.

Avant de renvoyer à des propos considérés comme choquants, le «dérapage» désigne très concrètement, dans le domaine maritime, une ancre qui, faute de prise sur le fond, a pour effet de faire dériver le navire. Voilà donc la raison des remous : si le dérapage est dangereux, c’est que nous sommes tous dans le même bateau. À cet égard, on comprend mieux les cris d’orfraie suscités par tout dérapage. On ne saurait laisser trop longtemps un vaisseau déviant s’engager dans une trajectoire qu’on juge funeste, surtout si l’on se trouve à bord.

Mais à force de rectifier les trajectoires de quelques mauvais pilotes, on a fini par tracer le seul chemin jugé valable, celui de la pensée unique, éclairée par le phare de l’abrutissement et la lumière paradoxale du déni de réalité. Il ne reste plus, en marin consciencieux, qu’à suivre la boussole du politiquement correct.

À une autre époque, on ne craignait pourtant pas de dévier de sa ligne. Montaigne en fournit un bel exemple dans ses Essais, qu’il considérait lui-même comme une «sorte de marqueterie plus ou moins jointe» : «Je m’égare… mais plutôt par une liberté voulue que par mégarde. Mes idées se suivent, mais parfois de loin ; elles se répondent, mais de façon détournée» écrit-il avant d’ajouter : «j’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades» (Livre III, chapitre IX, «De la vanité»). L’égarement en méthode heuristique. La liberté comme principe d’écriture. Le dérapage comme voie d’accès au réel. La pensée n’obéit plus au mode d’une linéarité morne, mais à une esthétique de la surprise qui ne peut que dérouter le lecteur, confortablement installé dans ses certitudes.

De nos jours, il semblerait que le chemin de la pensée soit devenu dangereux. Route verglacée, il reste fermé à une majorité d’esprits frileux. Rien n’importe plus que d’adhérer au sol de la pensée commune, banale et sanctifiée par le plus grand nombre. Il faut à tout prix préserver la sensibilité des uns et des autres. Le langage ne vise plus à la prise de conscience de faits nouveaux, mais se réduit au simple constat vide et creux d’une réalité plate.

C’est alors qu’il devient nécessaire de réhabiliter le dérapage comme un risque à prendre pour permettre au plus grand nombre d’emprunter les routes sinueuses et détournées de la pensée, celles dont on nous refuse l’accès par peur, par bêtise ou par ignorance. Alors et seulement alors l’homme aura fait sauter le verrou de la pensée unique pour découvrir le monde sous un jour nouveau.

Petrus.

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