Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano

C’est un jour pour… se perdre avec le dernier Prix Nobel de Littérature

Des mots griffonnés sur un bout de papier soigneusement placé dans la poche d’un enfant. Telle une mère, Annie cherchait simplement à le protéger. Juste ces quelques mots écrits accompagnant un plan des grandes rues de Paris « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier ». Se perdre. S’oublier. Si Daragane enfant parcoure les rues de son quartier parisien de plus en plus loin cherchant à dépasser ses limites, adulte, il erre à tâtons dans les grandes avenues de son passé essayant en vain de répondre aux multiples questions restées jusque-là sans réponses.

Modiano

Modiano & la ville – Modiano & l’enfance – Modiano & l’oubli.

Une rencontre extraordinaire qui vient bousculer la solitude d’une âme déjà prête à disparaitre. Un prétexte. Un rêve ? Non, ce n’est définitivement pas un rêve, Chantal – Joséphine- ou quel que soit son prénom- a bien oublié sa robe noire sur son canapé, Daragane peut la voir. Chantal et Gilles. Ce couple intrusif qui a débarqué dans son quotidien pour l’obliger à rendre des comptes à propos de personnages d’un vieux roman, qui plus est, un personnage totalement secondaire dont Daragane avait oublié l’existence. Une histoire insensée. Mais qui agit à la manière de la madeleine de Proust et le plonge dans les affres de son passé et les souvenirs bien trop partiels de ce qu’a été sa jeunesse dont il a du mal à tirer un récit cohérent.

Ce roman est une quête sans fin. Un parcours que nous invite à suivre Modiano, couronné Prix Nobel de littérature en octobre dernier pour « l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation ».

Modiano nous emmène une nouvelle fois dans les tréfonds des souvenirs et de l’oubli dans une œuvre féérique qui nous promène entre fantasme et réalité. Mais qui pourrait blâmer les souvenirs imprécis d’un adulte qui cherche des réponses sur son passé, sur son histoire, en essayant au mieux de ne pas le reconstruire mais de la retrouver telle qu’il était? Je ne vous cache pas que ce roman peut laisser un goût amer d’inachevé, de frustration presque, lié à la nature intrinsèque de la quête du passé et de la résolution impossible d’énigmes laissées trop longtemps pour compte. Mais cette sensation est vite dépassée par la poésie qui se dégage de l’œuvre, par un choix des mots toujours juste, précis, délicat, et dont l’assemblage transforme le livre en douce mélodie.

Modiano fait partie de ces grands Hommes de la littérature, amoureux de l’histoire et des mots. Les mots que j’emploie pour parler de son dernier roman me paraissent bien fades à côté des siens. Lisez plutôt cet extrait du discours qu’il a prononcé lors de la remise de son Prix Nobel

« J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banale – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne ».

C’est donc un jour pour se donner le temps d’errer. Nous sommes finalement tous des Daragane, des êtres égarés à la mémoire quelque peu floue de notre enfance et notre passé, concentrés que nous sommes sur l’avenir en occultant notre présent, des êtres en quête de sens à donner à notre vie et à nos actes, à la recherche permanente de la bonne direction à prendre lorsque nous passons le plus clair de notre temps à nous perdre. Mais il est normal de se perdre. Il est même bon de se perdre pour mieux se retrouver. L’œuvre de Modiano est là pour nous le rappeler et ça fait du bien.

Pour lire l’intégralité de son discours c’est par ici

« Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », Patrick Modiano, Editions Gallimard, 2014, 16.90€

 La Grande Blonde

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s