« Amours, larcins et autres complications » : un joyeux polar bordélique.

C’est jour pour parler de talentueux scénaristes palestiniens et aller voir impérativement la comédie palestinienne en noir et blanc « Amours, larcins et autres complications » (1h33) écrite et réalisée par les frères Alayan, RAMI et Muayad. Bien heureusement, la Palestine ne se réduit pas à une triste et meurtrière guerre d’usure, c’est aussi un foyer de création artistique comptant notamment de brillants scénaristes et réalisateurs, les frères Alayan en attestent.

Il y a deux semaines, nous sommes allés voir en avant-première à l’Institut du monde Arabe (IMA) « Amours, larcins et autres complications », le premier long-métrage des frères Alayan qui innovent dans un tout nouveau genre se distinguant du cinéma palestinien dramatique militant d’Elia Suleiman et Hany Abu-Assad. On a non seulement beaucoup ri mais également réfléchi. Bref, on a adoré et on vous en parle !

L’intrigue

C’est l’histoire des galères ordinaires de Mousa (Sami Metwasi), petit escroc raté, immature et risible, ouvrier fainéant désertant le chantier,  fils indigne, amant lâche de Manal (Maya Abu Alhayyat), l’histoire de son petit quotidien. Un jeune con bedonnant et sympathique, pas méchant, mais certainement pas innocent, vivant de petits larcins minables et qui se fourre toujours dans de sales histoires. Il vole des voitures dont il revend les pièces détachées.  Avec cet argent, Mousa tente d’acheter un visa clandestin pour quitter la Palestine et aller en Europe. Un gars ordinaire, certes, mais vivant en Palestine, donc avec en toile de fond un « pays » exsangue, encore colonisé, sous tension permanente. Une vie d’homme ordinaire mais qui s’inscrit dans un contexte social (chômage, pauvreté), politique (corruption) et géopolitique (colonisation, immigration) bien particulier.

Les complications loufoques mais finalement tragiques commencent lorsque Mousa vole la mauvaise voiture et découvre dans le coffre un soldat israélien kidnappé par une milice palestinienne. Parallèlement, le mari de son amante les surprend…  Que faire de l’otage ? Du mari ? Où trouver l’argent pour rejoindre l’Europe ?

Contre sa  volonté, notre vilain Mousa a la police israélienne et  les milices palestiniennes à ses trousses. On entre alors dans un joyeux thriller  bordélique : tous les « plans » de Mousa ne se passent jamais comme prévu, un grand bordel hilarant sur fond tragique de territoire palestinien colonisé.

 12074645_10203248399129832_2735725783682489583_n

Une comédie noire : un genre sui generis reflétant toute la complexité d’un quotidien palestinien 

Mousa est un  anti-héros absurde, loin d’être un modèle de vertu : voleur, lâche, irresponsable, individualiste, s’adonnant à l’adultère. Les frères Alayan nous montrent enfin une autre facette de la vie d’un jeune Palestinien passif, d’un homme lambda avec ses vices universels.  Il apparaît comme une caricature de héros tragique grec continuellement dépassé et rattrapé par des forces extérieures (milices palestiniennes, police israélienne) sur lesquelles il n’a aucune prise. Mousa, à l’instar d’Avi, l’otage israélien, apparaissent comme des marionnettes dont le fatal sort est scellé par avance mais qui croient encore maîtriser leur destin. Une illusion vitale mais tragique.  Une magnifique scène quasi silencieuse illustre parfaitement l’absurdité de la guerre pour ces deux hommes ordinaires qui devraient être ennemis, se haïr et se combattre mais qui au contraire sont parfaitement conscients de leur commune humanité et de la similarité de leur condition. Ils sont des pions lucides instrumentalisés, non par des dieux, mais d’autres hommes tout aussi puissants, des intérêts politico-économiques qui leur échappent et qu’ils refusent de combattre.  Une lucidité sur la fatalité stupide et illusoire du conflit, de la haine israélo-palestinienne faussement essentielle qu’ils semblent finalement tous les deux rejeter mais que Mousa n’a pas le courage d’affronter directement, préférant fuir. A travers le quotidien de Mousa, on retrouve alors un fragment de la condition commune des « petites gens ».

Vol

Toute la beauté et l’intelligence du film est de parvenir à aborder les principaux enjeux sociaux-politiques graves de la Palestine sur le ton de la dérision, en plaçant un homme et son quotidien loufoque et bordélique, au centre du film et non une idéologie.

Le choix minimaliste et terriblement esthétique du noir et blanc brouille les repères spatio-temporels et gomme ainsi toute représentation documentaire et clichée du territoire palestinien au profit d’une vision davantage onirique.

lol

Un film drôle, certes, mais un humour noir au service d’une réelle réflexion. Le réalisateur rompt avec dérision toutes les représentations stéréotypées et les morales manichéennes. Il révèle toute la complexité d’une société palestinienne fragmentée socialement et politiquement.

Ainsi, les frères Alayan déconstruisent dans l’humour l’opposition du bon Palestinien contre le méchant Israélien, ou encore la figure du Palestinien, totalement désincarnée, militant et désespéré ou, au contraire, celle de l’irrémédiable victime.

Et bien non, Mousa n’est pas un grand activiste idéaliste combattant contre l’oppression coloniale israélienne mais un galérien minable davantage lâche et individualiste, plus attaché à sa vie et fuyant toute forme d’engagement.

Alors certes, on se marre pendant tout le film mais cette comédie hilarante dessinant subtilement une réalité dramatique n’est finalement pas si apolitique qu’en première lecture. L’enchevêtrement des aventures de Mousa révèle finalement bien la complexité du quotidien d’un Palestinien pauvre, en proie à un tiraillement existentiel : un homme piégé qui n’a de choix que de lutter.

Conclusion : Un film drôle, modeste d’une puissante intelligence.

Le contraste entre les agissements rocambolesques de Mousa, les multiples contretemps comiques qui l’empêchent toujours de mener à bien ses projets foireux et le sérieux du contexte dans lequel il se déploie font toute la puissance intellectuelle et artistique du film. La comédie et le drame sont magnifiquement imbriqués et procure un délicieux ascenseur émotionnel au spectateur, du rire franc au profond désarroi, à l’indignation intelligente et dépassionnée.

Oui, on peut parler de la Palestine sans pleurer (sans être indigné c’est moins certain) les Palestiniens rient, aiment, trompent, vivent, espèrent.

Il ne reste plus que quelques jours en salle à Paris, donc foncez !

 

DYLAN RENAUDET

 

Dernière séance samedi à 9h40 au Mk2 Beaubourg !

 

 

 

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s