Nadjib Sellali : « On fait un peu figure de Tiers-Monde en termes d’art de rue… »

Quand nous avions rencontré Nadjib Sellali cet été pour évoquer son activité de photographe, il nous avait fait part de sa volonté d’exposer son travail. C’est chose faite aujourd’hui, avec une prochaine exposition-vente sur son thème fétiche du corps en mouvement, dont 50% des bénéfices seront reversés pour financer une action des « Poussières », une association favorisant le lien social dans les quartiers d’Aubervilliers. Car pour Nadjib Sellali, l’art se vit et se fait dans la rue. Rencontre avec un photographe qui a les yeux grands ouverts sur notre société.

CUJP : Salut Nadjib ! Tu peux te présenter pour les lecteurs en quelques mots ?

N : Je m’appelle Nadjib Sellali, j’ai 37 ans, je suis à la fois journaliste reporter d’images spécialisé en géopolitique et en culture, et photographe d’art. J’ai commencé la photo à l’âge de 13-14 ans, avec beaucoup de photos de manifs, beaucoup de photos urbaines et disons que ça fait maintenant cinq ans environ que je m’intéresse un peu plus à l’art contemporain.

CUJP : Comment as-tu commencé ? Par passion personnelle ?

N : Je suis un passionné d’images et le fait d’explorer ce  »monde passerelle », entre imaginaire et réalité, a été mon point de départ. J’ai choisi le corps comme passeport car c’est pour moi l’un des vecteurs d’excellence pour exprimer ce que je ressens, ce que je vis derrière mon objectif et bien au-delà… C’est ma nourriture première. En fait, je vois chaque corps comme une aventure : chaque corps raconte une histoire, SON histoire, parce que je pense que nous sommes tous des pièces uniques et c’est ça qui me fascine! C’est pour ça que j’aime travailler avec des danseurs. Ils savent tout faire avec leur corps, ils le connaissent, le maitrisent, ils savent le sublimer. J’ai d’ailleurs fait une première série où je travaille sur la décomposition du mouvement à travers le flou, une mise en valeur de la beauté du geste et des couleurs chatoyantes du plateau qui nourrissent certains de mes rêves… J’ai tout autant aimé travailler quelques temps plus tard sur les travaux d’une autre troupe de danse contemporaine beaucoup plus sombre coté éclairage plateau. J’en ai même tiré une série dont le titre parle de lui-même,  » Confidencias de los cuerpos en la obscuridad », où on flirte entre l’onirisme et le figuratif, une autre belle échappée en somme.

1Nadjib Sellali, Chrysalide

CUJP : Tu parles de contraintes. Ces contraintes sont-elles un moteur dans ton processus créatif ?

N : Je shoote sans flash, en fait j’aime les contraintes, c’est synonyme de défi pour moi. J’ai appris il y a dix ans à travailler avec ça, à aimer ça, en partant en reportage avec des caméras pourries qu’on avait à disposition en rédac. Pour moi, réinvestir cet état d’esprit dans la photo tombait sous le sens, d’autant que je n’avais pas de quoi m’acheter un appareil top qualité ! Mes premiers appareils, ceux avec lesquels j’ai fait mes premiers reportages photos, étaient très simples. Quand je bossais à l’étranger, je pense à l’Afrique de l’Ouest en particulier, j’avais un Sony, grand public, un compact tout con. J’avais gardé en tête quelque chose que j’avais vu sur un documentaire, où un photographe disait que ce n’est pas l’appareil photo qui fait le photographe, mais c’est son œil qui compte. J’aime bien me dire que la photo reste un art populaire, accessible à tous. Après, c’est comment tu travailles ton œil, ton regard sur les choses, ça demande à avoir un côté contemplatif.

CUJP : Tu avais déjà en tête d’exposer plus tard ?

N: La démarche professionnalisante quand on est passionné, c’est toujours particulier. Quand t’es passionné, t’es souvent hors cadre, tout est possible, tout est ouvert, alors que monter une expo impose certaines règles… C’est aussi, se dévoiler, se mettre à nu devant le regard d’inconnus, offrir une part forte de son intimité. Aujourd’hui encore, je ne me sens pas complètement à l’aise avec cela. C’est un peu ce qui fait que je n’ai jamais eu à la base l’intention de montrer ce que je faisais. Ça s’est fait dans le temps, principalement sous l’influence d’amis, de membres de ma famille qui à un moment donné m’ont poussé à rendre public mes travaux. Mais à la base, c’était plus dans une démarche de laboratoire, pour tester des choses. J’étais content de ce qui pouvait en ressortir. Tu sais,  le même soulagement heureux qu’après l’accouchement d’un texte dans son journal intime. Exposer mes travaux devait « faire sens ». Je ne voulais pas d’un egotrip. Dans ma conception de l’art, le partage est au centre, bien plus que les simples courtoisies et mondanités des vernissages. C’est ainsi que m’est venu l’idée de faire une expo vente pour cofinancer une action locale, concrète et de terrain. Grace à la lumineuse peintre Mebrouka Hadjadj, j’ai rencontré Guilain et Mathieu, fondateurs de l’association « Les Poussières ». Nous avons échangé sur leurs passionnantes actions à Aubervilliers mais aussi sur leur engagement à la fois au niveau européen et international… Mais une chose m’a profondément convaincue : leur définition universaliste et humaniste du mot culture que je partage entièrement.

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Nadjib Sellali, La Mano de Dios

CUJP : Tu évoques la dimension populaire de la photographie, mais comment appliques-tu cette dimension dans ton travail ?

N : Quand je suis allé photographier les ballets de danse, je suis d’abord allé photographier un spectacle de fin d’année d’une école, avant de m’intéresser plus tard à un autre spectacle, celui d’une association de danse caribéenne. Je savais bien que je n’assisterais pas à de grands shows et de toute façon ce n’était pas ce que je recherchais. Mais attention, populaire ne veut pas dire  »cheap » ! Au contraire, toutes les personnes que j’ai rencontrées sont de talentueux artistes. Leurs spectacles sont souvent bien plus créatifs et ingénieux que ceux des têtes de gondoles dans le domaine. Ils explosent les codes, ils osent, ces créateurs ne sont pas pollués par des règles sclérosantes. Ceux sont eux qui font vivre l’art et la culture ! Dans un autre registre j’ai travaillé avec des modèles amateurs, même des potes, avec lesquels je faisais des photos dans des caves de Paris. Je travaillais uniquement avec la lumière tungstène de l’ampoule. Ça demande un peu plus de temps, de réflexion, mais est-ce que justement la photo ce n’est pas exactement ça ? Savoir se poser, avant de prendre son boitier et shooter ?

CUJP : On retrouve cette idée dans la plupart des formes d’art actuelles aujourd’hui non ?

N : Effectivement, là on est dans le cadre de la photo mais on peut le décliner sous d’autres formes. Aujourd’hui, savoir prendre son temps c’est à contre-courant d’un certain mode de fonctionnement, on invente rien en faisant ça. Aujourd’hui, ça peut paraître révolutionnaire de s’intéresser au contemplatif, parce qu’on est dans une société où tout va trop vite.  Si l’on revient à la photo, en l’occurrence au photoreportage, aujourd’hui tu as sur le marché des appareils qui te permettent de shooter et d’envoyer directement tes photos de ton boitier à ta rédaction. Cette même photo sera diffusée dans la minute sur le web et dans la seconde elle fera le tour du monde… J’exagère un peu, mais finalement pas temps que ça. Il y a quelques années, on avait encore la magie de l’argentique, on ne connaissait pas le résultat. La contrainte technique te forçait à lever le pied, à te ronger les ongles en attendant que l’image se révèle voir à te bouffer les couilles si c’était raté – ok dit comme ça sa fait pas trop rêver…-. Ce que je veux dire,  c’est que l’argentique est un monde qui s’accompagne d’une mentalité, d’un état d’esprit, qui correspondait à une époque, assez révolue mais qu’on essaie de remettre au gout du jour. Le  »vintage » est à la mode. On voit bien qu’on fonce droit dans le mur en continuant ainsi dans le  »speed à tout prix ». . La photo, qu’elle soit numérique ou pas, reste un moment où tu es obligé de regarder autour de toi, de voir comment les gens se meuvent dans la société, de percevoir les changements dans la lumière, voir les choses d’un nouvel œil. L’instantanéité de ton regard contemplatif sait capter de belles choses, même s’il y a du déchet. Plus tu contemple moins tu retouches. Les photos polissées, retouchées à outrance, c’est bon pour Ikea. Aujourd’hui, il y a des photographes qui contemplent plus leur écran que ce qu’ils peuvent voir dans la lucarne de leur appareil. Après, chacun travaille de la manière dont il l’entend. Perso, c’est pas mon délire.

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Nadjib Sellali, Liane de l’amour

CUJP : Le thème de la nudité est aussi assez présent dans ton travail…

N : Exactement. La nudité ne trahit pas, elle est sincère et brute certes mais authentique! Comme je te le disais un corps nu raconte une histoire, voir des histoires, poétique ou pas. J’aime aussi mettre en scène la nudité magnifiée, sublimée, choquante, provocante mais jamais lisse. J’aime que la nudité soit belle et rebelle. On retrouve cela dans certains de mes travaux où j’utilise notamment le fétichisme. J’aime aussi que  la nudité soit burlesque et  contestataire -en mode Hara Kiri-. J’aime rire des codes, gentiment me moquer de certains milieux que je trouve un peu trop sérieux. Mes premières expériences de vidéastes sont nées en soirée BDSM. J’étais appelé pour venir filmer des perfs. Ce baptême a nourrit en moi une passion de l’esthétisme. Lors de ces soirées vous vous retrouvez face à des personnages. La théâtralité des gestes, la beauté des costumes, des décors, des lumières, vous plonge dans un véritable spectacle vivant fascinant! Mais… il  s’agit d’un milieu qui se prend parfois un peu trop au sérieux à mon gout, alors l’utiliser à des fins satiriques par moment ne fait pas de mal!

4Nadjib Sellali, La Fleur au bout du Fusille

CUJP : Aujourd’hui, nous sommes dans une époque très connectée. Est-ce que la possibilité d’exposer sur Internet t’as permis de faire découvrir plus facilement ton univers ?

N : Internet est une vitrine très populaire. J’ai un site depuis peu, qui m’a coûté 0 francs, mais qui me permet d’avoir une vitrine. Après, Internet, c’est un océan ! Être sur Internet, c’est une chose, mais ce n’est pas une fin en soi. Ce sont avant tout les gens qui me connaissent comme journalistes qui ont découvert cette facette via les photos que je partageais sur les réseaux sociaux.

CUJP : Cette vitrine, c’est donc une solution pour ne pas être contraint d’exposer n’importe comment et n’importe où ?

N : Internet est pour moi un plus pour la photo, c’est un  »open ressource ». Internet offre la chance d’être vu et de casser les frontières. Ça me plait de savoir qu’au Japon des types aiment mon boulot tout comme ça me plait de découvrir des photographes talentueux du Burkina. Ça me donne encore plus de force pour m’améliorer, ouvrir encore plus mon imaginaire déjà bercé par de nombreux voyages.  Mais il y d’autres façons d’attirer le plus grand nombre. J’aime l’idée  de se réapproprier les espaces publiques. Une expo à laquelle je pense depuis longtemps, c’est une expo dans la rue ! J’aurais adoré faire ça à Lille sur les bords de la Deûle, entre deux arbres accrocher une corde pour y mettre des photos au bout de pinces à linge. Le contact est direct avec les gens, les impressions sont instantanées. J’avais déjà vu ça en Argentine, en 2001, après le Krach, un type avait fait ça. Il avait investi toute une arcade à côté de la Plaza de Mayo, où il avait exposé son reportage sur les émeutes populaires et les grosses répressions policières. J’aime beaucoup l’idée que l’art puisse être omniprésent dans la rue, pour divertir, informer, éduquer ou juste pour nous honorer de sa présence. On n’a pas ce côté-là en France, on n’utilise pas assez la rue ou les espaces publics. Tout se manifeste principalement dans un contexte académique, comme les expos photos au jardin du Luxembourg. Là, on est à Montmartre, qu’est-ce qui empêcherait d’accrocher un fil entre ces deux barrières ? Personne ! Nous avons besoin de nous réapproprier l’art, qu’il redevienne pleinement populaire avant de finir étouffé par le faste des galeries, dans un entre soi mortifère.

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Nadjib Sellali, Le savoir est une arme

CUJP : Justement, certaines formes d’art essaient elles-aussi de réinvestir la rue aujourd’hui.

N : Oui le graff, les mosaïques, la danse… Mais la photo reste l’enfant timide. La photo a un coût qui n’est pas négligeable, pour tirer les photos tu dois aller dans un labo, que tu paies selon la qualité du papier, du grain… Ça joue aussi sur le fait que le milieu photographe à ce côté petit bourgeois, alors que la majorité ne vit pas de son art. Malgré tout, des initiative sont menées : j’ai vu des photo sous verre sur les murs du canal saint martin par exemple, un autre tire ses photos sur imprimante et les placardes dans la rue, mais coté street art, on est pas à Buenos Aires, on est pas à Valparaiso ni à Berlin. Des capitales où le street art s’exprime vraiment. A côté,  on fait un peu figure de Tiers monde en terme d’art de rue.

CUJP : Tu connais le principe du site, aujourd’hui pour toi, C’est un jour pour ?

N : Elle est chiante ta question ! Elle a l’air simple, tu as pleins de choses qui te viennent en tête, ça se bouscule et après bon… Pour moi, c’est un jour pour l’Art, l’Art qui se démocratise, l’Art qui crée du lien, l’Art qui s’engage et qui n’a pas froid aux yeux.

Toutes les photos de l’article sont à retrouver sur le site de Nadjib Sellali,  et sur sa page Facebook 

Alexandre T.

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