Interview de Muayad Alayan, réalisateur du film Amours, larcins et autres complications

C’est un jour pour …. rencontrer Muayad ALAYAN, réalisateur du film Amours, larcins et autres complications

CUJP : Bonjour Muayad ! nous avons évoqué votre film Amours, larcins et autres complications dans L’UN DE NOS PRÉCÉDENTS ARTICLEs. Les lecteurs de CUJP nous ont demandé plus d’informations sur vous. Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Muayad Alayan et je suis un réalisateur palestinien. Je viens de Beit Safafa, un village près de Jérusalem. J’ai commencé à faire des films très tôt car le cinéma me permettait de m’échapper et de m’exprimer à propos de la situation de mon pays. Je me suis formé aux métiers du cinéma à San Francisco pendant trois ans.

CUJP : Pouvez-vous présenter votre film ?

J’ai écrit et coproduit ce film avec mon frère Rami. Le titre du film Amours, larcins et autres complications traduit le sentiment actuel de « bordel généralisé » qui a lieu en Palestine.

Nous voulions mettre en scène la vie d’un jeune Palestinien ordinaire. Le personnage principal, Mousa, ne veut rien avoir à faire avec le conflit et essaye par tous les moyens d’échapper aux problèmes politiques et sociaux de la Palestine. Toute l’intrigue tourne autour de la fuite du jeune homme face au conflit, et de la manière dont ce dernier le rattrape constamment.

CUJP : Comment définiriez-vous le genre de votre film ?

Ce film est une sorte de « bizarrerie rigolote », un conte de fée loufoque. Ce n’est pas vraiment une comédie car la vie de Mousa est largement réaliste. C’est bien entendu une histoire absurde mais qui représente le moi général palestinien. A tout cela s’ajoute des éléments de thriller et de drame.

Mon film est une fiction, mais cela n’empêche pas de décrire la société palestinienne telle qu’on la perçoit. Chaque personnage décrit avec précision les Palestiniens et les Israéliens. Le personnage principal est ce qu’on pourrait appeler un mec ordinaire , un  personnage de tous les jours qu’on ne représente pas  dans la littérature palestinienne et encore moins dans la littérature étrangère. Le personnage palestinien est généralement un héros national, un terroriste ou une victime. Nous avons voulu éviter cela.

Les personnages périphériques décrivent également les Palestiniens et les Israéliens. Le père de Mousa est un homme ordinaire, qui essaye de survivre sous l’occupation en travaillant tous les jours. Il y a aussi l’image de l’activiste qui revendique avec poigne la liberté et la justice. L’agent secret israélien représente la manière dont les Palestiniens peuvent être dirigées comme des marionnettes par les autorités israéliennes.

Le personnage du soldat israélien kidnappé est le miroir de Moussa : lui non plus ne veut pas être là et ne veut pas être actif dans ce conflit. Il est juste là au mauvais moment, au mauvais endroit. Une partie de l’élite palestinienne corrompue est aussi représentée par l’intermédiaire du mari palestinien ainsi que du recruteur.

12074645_10203248399129832_2735725783682489583_n

CUJP : Nous avons remarqué que le conflit israélo-palestinien était traité en trame de fond et non pas directement. Pourtant tous les thèmes politiques sont abordés.  Est-ce lié à la nouvelle vague palestinienne de réalisateurs qui privilégie les fictions aux documentaires ou aux films purement engagés ?

Ce que j’espère être « une nouvelle vague » ne se limite pas seulement à privilégier le cinéma de fiction aux documentaires. Elle invite aussi les réalisateurs palestiniens à trouver leur propre moyen de production.

La première génération de réalisateurs comme Elia Suleiman ou encore Michel Khleifi est à l’origine d’une première vague : faire connaitre le cinéma palestinien et plus globalement la Palestine en tant que pays. Le cinéma palestinien, né de la résistance, a grandement souffert de la censure israélienne. A une époque, il était impossible de présenter un film palestinien, il était classé dans les films israéliens ou libanais. Ces réalisateurs se sont battus pour que leur cinéma soit reconnu sur la scène internationale.

Puis, dans les années 2000, de nombreux réalisateurs ont réalisé des court-métrages, mais ils n’avaient pas les moyens de réaliser de long-métrages seuls. Le modèle de production était avant tout des coproductions avec les Etats-Unis ou les pays d’Europe, qui proposait avant tout des court-métrages et des documentaires. Il est vrai qu’il existe de très bons films palestiniens comme le film Omar, d’Hany Abu-Assad. Cependant, ce film palestinien de référence a été en grande partie financé par les Emirats arabes unis.

Aujourd’hui, le modèle palestinien de coproduction s’essouffle. Il nous faut inventer un nouveau modèle et nous cherchons désormais à avoir des moyens de production pour être maître de notre art.

Amours, larcins et autres complications est le premier film de fiction palestinien financé entièrement par les Palestiniens. Je pense que quelque chose de nouveau est en train d’émerger : un nouveau moyen de production ne se limitant plus à la coproduction.

Auparavant, les Palestiniens réalisaient un film de fiction tous les 5 ans. Aujourd’hui, ils réalisent quatre films de fiction tous les 5 ans !

« Ce film est une sorte de « bizarrerie rigolote », un conte de fée loufoque »

Le film Amours, larcins et autres complications invite à développer les productions indépendantes à petit budget. Ce modèle a montré ses preuves dans les pays d’Asie ou d’Amérique latine où de nombreux films de qualité sont produit avec de petits budgets ! C’est en étant nos propres producteurs que nous pouvons alimenter le cinéma palestinien pour qu’il soit durable. J’espère que ce sera vraiment une nouvelle vague et que ce film aura un effet boule de neige.

amour

CUJP : production indépendante rime donc avec liberté ?

Bien sûr ! La coproduction n’est pas un problème en soi. Cela le devient lorsque c’est le seul moyen de production. Les réalisateurs doivent pouvoir se donner le choix. La coproduction peut parfois mettre des barrières à la création. Les réalisateurs doivent suivre une certaine ligne, faire des compromis, car qui paie dirige.

CUJP : Avez-vous tout de même fait appel à des subventions publiques ?

La Palestine n’a pas d’Etat. Le ministère de la culture palestinien propose quelques bourses de l’Etat de Norvège mais ces bourses sont très difficiles à avoir et elles ne permettent que de financer des documentaires ou des films courts.

Nous ne sommes pas la France, nous ne pouvons pas demander de financements à un pays qui dépend en grande partie des aides internationales pour beaucoup de secteurs prioritaires (santé, éducation, agriculture…).  Nous, réalisateurs, comprenons que notre art n’est pas la priorité des Palestiniens !

Face à cela, nous proposons un nouveau modèle de production qui se veut participatif.

« Le cinéma est la voie la plus rapide entre notre esprit et notre cœur. »

CUJP : Qu’appelez-vous un modèle de production participatif ?

J’utilise le terme participatif pour les films qui ont un budget bas et qui recrutent des acteurs locaux. Nous devons faire avec ce que nous avons, à savoir la générosité des Palestiniens. Ici, il y a toujours moyen de trouver de l’argent grâce à une grande solidarité. Pour mon film, ma famille, mes amis, mes voisins ont participé. Chacun a participé dans un domaine dans lequel il est bon. Tout le monde acceptait de se faire filmer chez soi !

Pour faire simple, la manière de faire un film en Palestine est la même manière pour les mariages ou la construction d’une maison. Si je préviens les gens de mon village que je veux construire le toit de ma maison mardi, les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, les enfants viendront m’aider : ceux qui savent faire des murs, feront des murs, ceux qui s’y connaissent en électricité feront de l’électricité…

C’est un procédé que j’ai utilisé pour tous mes courts métrages et aussi pour Amours, larcins et autres complications. La voiture était la mienne, les acteurs étaient très peu payés (très très peu payés).

Même si j’avais de l’argent, je ferai de la même manière pour garder cet esprit de communauté. Pour que tous ceux qui travaillent soient en communion et sentent les choses. C’est grâce à cela que les gens se reconnaissent dans le film.

CUJP : Quelle est votre conception du cinéma ?

Le cinéma à le pouvoir de vous emmener dans un monde nouveau ou que vous connaissez déjà. Il vous permet de découvrir quelque chose pour être plus sage dans le futur. Le cinéma est la voie la plus rapide entre notre esprit et notre cœur.

CUJP : Pour finir, aujourd’hui, c’est un jour pour ?

C’est un jour long ! (Rires)

C’est un jour pour parler ou écouter quelqu’un à qui l’on ne parle plus ou que l’on écoute plus.

Propos recueillis par Inès Colot ; Asia Hebbache ; Dylan Renaudet

—————————————————————————————————————–

<> ENGLISH VERSION <>

 

CUJP: Hello Muayad! A few days ago, we did the promotion of your movie Love, theft and other entanglements. C’est Un Jour Pour’s readers asked us to tell them more about you. Could you present yourself?

My name is Muayad Alayan and I am a Palestinian movie director. I come from Beit Safafa, a town near Jerusalem. I started making movies very early on, cinema gave me a way to escape and to express myself on my country’s situation. I did my training in journalism, specialised in cinematography, in San Francisco for three years.

CUJP: Could you present us your movie?

My brother Rami and I wrote and produced this movie. The movie title Love, theft and other entanglements illustrates a general feeling of the kind of mess that exists Palestine. We wanted to represent the life of an ordinary young Palestinian. The main character, Mousa, doesn’t want to have to do anything with the conflict and is trying by all means to escape Palestine’s political and social problems. The whole plot revolves around this young guy’s escape from the conflict, and the way it always catches up with him.

CUJP: How would you define the genre of the movie?

It’s a sort of awkward-funny movie, a fairy tail. It isn’t really a comedy since Mousa’s life is to a great extent close to reality. It’s of course a farcical story but one that represents the life of an ordinary Palestinian guy. And on to this are added elements of thriller and drama. Although this is a fiction movie, it doesn’t prevent it from conveying Palestinian society as we perceive it. Each character embodies the various traits of Palestinians and Israelis. The main character Mousa is someone we could call an “ordinary guy”, an everyday character – one who isn’t usually represented in Palestinian literature, even less so in foreign literature. The Palestinian character is usually a national hero, a terrorist or a victim. We wanted to avoid reproducing this image.

Mousa’s dad is an ordinary guy who is trying to survive under the occupation by working every day. There’s also the image of the activist who is an ardent advocate of freedom and justice. The Israeli secret agent illustrates the way Palestinians are controlled and manipulated like puppets by the Israeli authorities.

The kidnaped Israeli soldier is Mousa’s mirror: like Mousa, neither does he want to be here and to have anything to do with this conflict. He just happens to be here at the wrong time, in the wrong place. The corrupt Palestinian elite is also represented in the football manager.

CUJP: We’ve noticed although the Israeli-Palestinian conflict wasn’t directly addressed, all the political themes are present. Is this approach part of the new wave of Palestinian movie directors, who prefer to use fiction over documentaries or revolutionary-type of movies?

What I hope to be a “new wave” doesn’t only limit itself to a preference for fiction movies over documentaries. It also invites Palestinian movie directors to find their own financial means of production.

The first generation of Palestinian movie directors, with figures such as Elia Suleiman or Michel Khleifi, is at the source of this new wave: to put Palestinian cinema, and as a result Palestine as a country, on the world stage.  Palestinian cinema, born from resistance, suffered tremendously from Israeli censorship. In the early stages, it was impossible to present a Palestinian movie, it was classed as either Israeli or Lebanese. These movie directors fought for international recognition of Palestinian cinema.

Nowadays, the Palestinian model of coproduction is starting to lose steam. We have to invent a new model of production. We’re now looking for our own means of production in order to be masters of our art.

Love, theft and other entanglements is the first Palestinian full-length movie that has been completely financed by Palestinians. I think something new is starting to come out: a new way of producing that doesn’t limit itself to coproduction. A few years ago, there would be one Palestinian feature movie every 5 years. Today, there’s 4 every 5 years!

It’s true there exists some internationally well-known Palestinian movies such as Omar, by Hany Abu-Assad. But that movie has been to a large extent financed by the United Arab Emirates. Love, theft and other entanglements suggests there is a possibility to create and carry out independent productions on a low-budget. This model of low-budget production thrives in Asian or Latin American countries. In these places, many good movies are being produced on low-budgets! It’s by being our own producers that we can make Palestinian cinema sustainable. I really hope this will be a new wave, and that this movie will have a snow-ball effect.

CUJP: For you then, independent production rhymes with freedom?

Of course! Coproduction isn’t a problem in itself. It becomes one when it is the only way of producing. Movie directors need to have the choice. Coproduction can sometimes be an obstacle to creativity. Movie directors involved in coproduction sometimes have to follow a certain line, and compromise, to the production company’s demands and interests.

CUJP: Have you made requests for public funding?

Palestine doesn’t have a State. The Palestinian ministry of culture offers a few grants that have been provided by Norway, but these grants are hard to get and only apply for documentaries or short-movies.

We are not France, we cannot ask funding from a country who largely depends on international aid that is to be spent in the bare necessities – health, education, agriculture… We, Palestinian movie directors, understand our art isn’t our country’s priority! With this in mind, we aim to offer a new model of production that would be participative.

CUJP: What do you call a “participative model of production”?

I use the term participative for movies that run on low budgets and that recruit local actors. We have to do with what we have, which is Palestinians’ generosity. Here, you can always count on Palestinians’ solidarity and generosity. My family, friends, neighbours were all involved in the making of my movie; each participated in the field that he or she was good in. And everyone was happy to be filmed at home!

Making a movie in Palestine is like organising a wedding or building a house. If I tell the people of my village I want the rooftop of my house to be built by Tuesday let’s say, the young, the elder, men and women will come help me: those who know how to build walls will build the walls, those who know how to deal with electricity will deal with the electricity…

It’s a proceeding I’ve used for all my short-movies as well as for Love, theft and other entanglements. The car was mine, the actors were not paid much (really not much).

Even if I had money, I’d do the same to keep this community spirit. So that all those who work in the movie are in communion, a communion of feelings. It’s thanks to this that people recognise themselves in the movie.

CUJP: What is the purpose of cinema according to you? What is your conception of cinema?

Cinema has the power to take you in a new world, or in one that you already know but discover through a new eye. It is a means that allows you to discover, and become wiser. Cinema is the quickest way between our spirit and our heart.

CUJP: To conclude, today, is a day for…?

Today is a long day! (Laughs)

Today is a day for speaking or listening to someone to whom you wouldn’t speak or listen to anymore.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s