Interview Femme Fractale

C’est un jour pour découvrir Femme Fractale, joli groupe venu des profondeurs dont la voix se fait caressante.

Femme fractale est femme mystérieuse. Ses accords froids contrastent avec le chuchotis de certains tons. Finalement, sa musique est plutôt réconfortante. Rendez-vous est pris avec deux membres du groupe, Anthony et Jérémie, un jeudi brumeux de décembre. En général, Arthur est à la batterie, Martin au clavier, Anthony à la basse et Jérémie au chant. Mais la formation est mouvante. 

CUJP: Femme fractale, ça a commencé comment ?

 Jérémie : Au musée du Louvre : on surveillait les tableaux, on était agents d’accueil. Très vite, on a sympathisé avec Arthur, et puis Anthony, et une quatrième personne, Martin. On a parlé musique. On a discuté, on est devenus très amis et puis on a fini par répéter. On a commencé en faisant de la musique de chambre, au sens propre, en fait.

Anthony : Ça n’était pas prévu du tout, on a des parcours tout à fait dissymétriques : je ne viens pas du tout de la musique, Jérémie, lui, a eu de nombreux projets depuis l’adolescence, Martin est musicologue, donc c’est un laborantin de la musique… Martin, au bout d’un moment, a dû partir. Il est à New-York, donc il ne fait plus partie du projet qu’en filigrane. Par hasard, il était en France au moment d’enregistrer, donc il est présent sur l’EP, mais pour tout ce qui tourne autour du live, on fonctionne plutôt en trio. C’est important, parce que ce jeu de présence / absence joue sur l’esprit du groupe. Nous, on peut être absents à nous-mêmes aussi, par moment, par manque de virtuosité.

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© Martin Lanot

 

CUJP : Et pourquoi « femme fractale » ? 

Jérémie : Ce nom s’est imposé à nous parce qu’une des choses qui nous rassemble le plus, c’est l’amour que l’on porte à Borges, au principe esthétique de la fractale. Et puis il y a le jeu de mots bien sûr, qui correspond au côté ludique de notre groupe – même si notre musique peut paraître un peu froide au premier abord. On cherche tout de même à montrer cet aspect, en gardant une forme de recul sur l’art au moment où on le fait. C’est un truc un peu brechtien, tu vois, il s’agit de montrer l’art en train de se faire. Le côté fractal est présent dans cette dimension esthétique là.

Anthony : Ça implique même une mise en abîme, une traduction un peu mathématique. Arthur le dirait mieux – Arthur est graphiste -, il aurait une explication un peu plus scientifique, mais il s’agit d’une sorte de traduction mathématique de la mise en abîme, une forme fractale… Enfin tu vois ce que c’est ?

Jérémie : C’est la vache qui rit

Anthony : Ou une boule à neige. Ou bien un objet, qui, si on le grandit, garde une structure bien particulière, une structure qui ne se réduit pas à des définitions géométriques simples comme un carré ou un cercle. C’est une forme qu’on ne peut pas définir, et ça correspond assez bien à ce que l’on fait puisque notre projet est un peu indéfinissable. On n’a pas une référence absolue, je ne suis pas un bassiste, Jérémie n’est pas un chanteur né, même s’il chante très bien, on ne peut pas se définir par des cases qui viendraient s’opposer les unes aux autres.

Jérémie : C’est là que réside l’idée de contre-emploi, celle selon laquelle aucun de nous n’a de place fixe dans le groupe. Et puis aussi, la grosse référence, dans ce nom de groupe, c’est les Velvet. Parmi nos références musicales communes, il y a clairement les Velvet.

Anthony : Exactement. Et puis on voulait jouer sur le côté glamour, physique, charnel de la femme, alors que nous ne sommes que des garçons, dans ce groupe. Mais bon, on n’assume pas non plus un côté hyper sexualisé, machiste qui est dépassé depuis super longtemps dans le rock. Non, c’est plutôt cette idée oxymorique – je suis un fan de l’oxymore en musique – de ce qui est chaud et froid en même temps.

Une autre référence, évidemment, c’est Bowie : sa trilogie berlinoise, elle est froide. Mais on y trouve quand même une chaleur certaine. Après, ça n’est peut-être pas le meilleur exemple, mais il y a aussi station to station, ce genre de disques. La réflexion sur la musique peut-être froide, au sens de calculée, sans que cela ne nuise à la chaleur sonore. Un truc un peu à la Kat Onoma.

CUJP : Vous avez l’air très réfléchis. Comment composez-vous vos morceaux ?

Jérémie : (rires) mais nous sommes très réfléchis, à tel point que l’on passe bien plus de temps à parler qu’à faire de la musique ! Ça peut prendre beaucoup de temps avant de faire un morceau ou un EP, vraiment. Récemment, on est arrivés à la conclusion que Femme fractale était moins un groupe qu’une sorte de club. Je crois d’ailleurs que la référence que l’on fait aux Velvet est elle-même plus large que le groupe, l’idée de factory nous est toute aussi importante. On se retrouve beaucoup dans la littérature et dans l’histoire de l’art, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on s’est rencontrés au Louvre. C’est  ça notre système : parler, parler des œuvres, parler des choses.

Mais bon, pour répondre plus directement à ta question, je crois qu’il y a deux procédés particuliers, bien qu’involontaires : dernièrement, c’est moi qui ai proposé des chansons qui étaient déjà ficelées, presque, au niveau de la mélodie et du chant. Mais on a aussi un autre calcul qui consiste à laisser pas mal de part à l’improvisation. Ça ne veut pas nécessairement dire des bœufs ou des jams, mais quelque fois une chanson peut naître avec Arthur et Anthony, puis je viens avec un texte, ou alors Arthur a une idée de chanson et Anthony et moi écrivons le texte… On fonctionne un peu par modules.

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© Martin Lanot

 

Pour un yaourt à la française

CUJP: Vos textes sont assez poétiques. Vous avez des influences particulières qui vous guident dans leur écriture ?

Jérémie : La ligne directrice, quand on écrit, ce sont les images que l’on invoque. Mais en même temps, j’ai cette espèce de méfiance de l’image. En ce moment, beaucoup de groupes prennent le risque d’écrire en français, et l’un des écueils, pour pallier l’absence de sens, c’est d’utiliser des images – je trouve que beaucoup plus de choses passent mieux en anglais qu’en français, peut-être simplement parce que les gens ont beaucoup moins de scrupules à l’utiliser que leur langue maternelle. Mais il y a le risque de perdre une certaine force, de se noyer dans trop d’images. Alors on essaie de ne pas trop en faire. En fait, j’essaie souvent de faire du yaourt. Un petit peu comme certains groupes qui font du franglish, du yaourt vraiment. Et bien je suis pour un yaourt à la française : il s’agirait de jouer de ses mots comme d’un instrument, ça touche autant la question de la mélodie des mots que de leur sens. Avant leur sens même.

Anthony : C’est jouer de la mélodie des sons. C’est très français, Bashung a beaucoup fait ça, et je crois qu’on peut le compter au nombre de nos influences. C’est une référence pour beaucoup de groupes, jeunes ou moins jeunes, qui ont franchi le pas du français, mais il reste important. Gainsbourg, aussi a fait ce travail. Il a peut-être un aspect plus ludique, plus chansonnier.

Je parlais de Kat Onoma, et bien leur chanteur, Rodolphe Burger, qui a travaillé avec Bashung, fait partie de ces gens qui, dans leurs travail littéraire, font en sorte que le mot fassent son avant de faire sens. Quand ça devient chanson, c’est le travail d’un Rodolphe Burger, d’un Alain Bashung, le sens n’est pas prééminent.

Jérémie : Si notre groupe était une œuvre d’art, ce serait à la fois un monochrome, type Klein, pour cette incarnation du langage, et une installation, qui met à mal ce genre de format très figé, présomptueux. Je suis pour la modification des paroles, je le fais souvent en live par exemple.

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© Martin Lanot

 

Passion Moyen Âge

CUJP : on retrouve régulièrement la figure christique dans vos titres ou vos clips, vous avez un rapport particulier à la religion ?

Jérémie : Ah oui tiens. Pourtant, on est tous de bons athées, je crois. Ou alors, on est juste des « craignant-dieu », on a une conscience spirituelle mais c’est tout. En revanche on a un côté un peu gothique.

Anthony: Qui n’est pas assumé, mais qui existe vraiment oui, qui vient très certainement de notre goût pour le XIXe siècle, pour le Moyen Âge aussi. C’est mon métier de travailler là-dessus, donc forcément…

Jérémie : Ah oui, grosse passion Moyen Âge!

Anthony : Mais ça se comprend vu nos occupations respectives aussi. Arthur fait du graphisme, Jérémie est prof de français, je travaille dans l’histoire et l’histoire de l’art. C’est normal que l’on soit influencés et fascinés par tout ça, par ces images d’Épinal, comme le lavement de pieds que l’on a détourné. Et puis en même temps, on cherche à montrer que c’est totalement fake.

Jérémie : Oui, on aime bien que ce soit faux, un peu de bric et de broc. Bon et puis on n’a pas moyen de faire autrement, parce qu’on n’a pas de moyens justement.

CUJP: Ça se voit dans le clip de Just like C. Vous l’avez tourné comment ?

Anthony : En fait, je travaille à la Basilique Saint-Denis. On voulait y tourner le clip mais on n’a pas eu l’autorisation, alors on l’a fait comme ça, dans le garage de l’immeuble d’Arthur. Parce que le titre, même s’il n’était pas totalement fini à ce moment-là, a quelque chose d’assez crypto-gothique.

Jérémie : Et ça nous a permis de créer un vrai décalage, ce garage. Un peu comme ce dont on parlait tout à l’heure, cette question d’étonnement. On voulait que tout le clip soit très premier degré, immédiat, liturgique même. On voulait faire un tableau. Et puis à la fin, montrons le faux. Avec Arthur on aime bien faire ce genre de choses, formuler ce genre d’idées de contre-emploi. Par exemple, on avait envie de commencer un concert où on aurait eu l’air épuisé avant même de commencer, le faire à rebours de ce qu’il doit être.

 

CUJP : Et la mer ? On l’entend beaucoup dans vos morceaux, elle aussi

Jérémie : On aime bien la mer. Anthony a pas mal de passions bizarres…

Anthony : J’adore les requins, et tous les trucs marins.

Jérémie : Ouais, voilà, ça nous inspire pas mal pour être honnête. Et puis on a une autre passion commune qui reste encore un peu cachée, c’est celle du Tour de France.

Anthony : Oui, mais c’est vrai que les chansons qui m’ont le plus touché parlent de mer. « Echoes » des Pink Floyd, par exemple, fait une espèce de va et vient entre le ciel et la mer… Il y a un son sous-marin, dans les Pink Floyd. Ils restent l’un de mes groupes préférés.

Et puis on a fait des sortes de résidence chez les grands-parents de Martin, sur les plages du débarquement. « Gold Beach » y fait référence d’ailleurs.

Jérémie : Il y a le côté un peu romantique aussi, surement. Mais à part pour les lubies d’Anthony, je crois que tout ça, c’est une part des choses qu’on ne maîtrise pas. Dans ce qu’on maîtrise, il y a plutôt nos références personnelles. « Just Like C », par exemple, elle est très pop dans sa structure, et j’aime vraiment la pop. Alors que « Cette maison de Danse » est plus sombre, c’est Arthur et Martin qui ont arrangé la musique, et puis Anthony a posé sa voix.

 CUJP: Vous alternez souvent, au chant ?

Anthony  : Non, Jérémie chante presque tout, moi je ne sais pas chanter. J’aime bien le chanté-parlé, le Sprechgesang, comme ce fameux Rodolphe Burger, ou Léonard Cohen. Je ne sais pas vraiment faire autre chose non plus. La voix lead, ça reste Jérémie, mais pour celle-là, voilà, j’avais envie de le faire.

CUJP: Question bonus : l’un de vous écoute Souchon ?

(Chaque fois que je l’écoute, j’ai l’impression d’entendre Alain Souchon dans « Promenade Dunaire ». Les deux garçons rient en entendant la question.)

Jérémie : A peu près 95% des gens qui écoutent le projet disent que j’ai la voix de Souchon. Sur Promenade dunaire, je pense que c’est parce que je dis « Belleville ». C’est une référence inconsciente pour beaucoup de gens. Bon, et du coup, c’est comme si Dieu, un jour avait décrété : « Tu vas avoir la voix de Souchon ». J’aurais pu avoir celle d’Elvis Presley, mais non. C’est un truc que je ne rejette pas du tout d’ailleurs, j’ai rien fait, je ne singe pas, c’est comme ça. En revanche, Souchon fait partie de mes premières grandes expériences musicales. C’est le truc que l’on écoutait en voiture en rentrant le dimanche soir, entre le masque et la plume et la météo marine, c’est un truc quasi proustien. Pour moi Souchon c’est ça, c’est quand tu rentres de voyage, que tu t’es endormi sur la route, et que le lendemain il y a école. Mais s’il a cette capacité-là, de me renvoyer dans le passé, c’est malgré lui en fait, il est mélancolique malgré lui.

En concert au Pop Up du Label vendredi 18 décembre.

Femme Fractale sur soundcloud, sur facebook

Propos recueillis par @mathildsl

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