Sorcerer, de W. Friedkin

C’est un jour pour… regarder Sorcerer de William Friedkin

L’été 2015 aura vu la ressortie consécutive de deux films de William Friedkin : d’un côté, French Connection, polar culte des années 70 et l’un des plus gros succès du réalisateur dont la carrière fut définitivement propulsée. Et de l’autre, Sorcerer, tournage catastrophe et four commercial monumental qui a condamné le film à rester pratiquement invisible jusqu’à aujourd’hui.

Ressortir le maudit Sorcerer aux côtés du archi-connu French Connection, c’est évidemment opérer un geste de réhabilitation. Plus de trente-ans après sa première exploitation en salle, le film de 1977 se révèle une bombe à retardement, comme si Sorcerer était sorti à la fois trop tard (par rapport à l’évolution du cinéma américain des années 70) et trop tôt (compte tenu de sa modernité indémodable). Sorti à une semaine d’intervalle du tout premier Star Wars, le nihiliste Sorcerer n’aurait plus parlé à un public déjà plongé dans le cinéma américain des années 80 revanchard, moins désespérant, plus naïf en somme -c’est là la thèse de Jean-Baptiste Thoret.

Mais le caractère totalement atypique du projet et de son histoire achève d’en faire un OVNI surgi un peu de nulle part : imaginez un remake d’un film français des années 50 qui serait devenu un tournage dantesque et ruineux en République dominicaine et où se croiseraient Roy Scheider (star des Dents de la mer et de French Connection), Amidou, la musique futuriste de Tangerine Dream et même un Bruno Cremer qui se serait retrouvé devant la caméra de Friedkin entre deux épisodes de Maigret (l’acteur est d’ailleurs formidable)…

Sur le papier, Sorcerer n’est ainsi rien de moins qu’une équation impossible. Etrange objet anachronique à tout point de vue, ce remake du Salaire de la Peur d’Henri-George Clouzot semble en passe de devenir aux yeux de beaucoup le chef-d’œuvre ultime de la filmographie de William Friedkin…

XVM96e6bc80-293f-11e5-89b2-2544d1a8c359
crédit

Pourtant, à première vue, en dehors d’un prologue et d’un épilogue sensiblement différents, difficile de distinguer le film américain de son modèle français. Dédié à Clouzot, Sorcerer voit Friedkin transposer scrupuleusement le récit et les différentes étapes qui ponctuent le film original, avec de minimes variations toutefois (le désert cède la place à la jungle, un éboulement de pierres devient un gigantesque tronc d’arbre, etc…). Comme dans le classique de 1953, quatre hommes perdus dans un taudis sud-américain sont chargés de convoyer deux camions remplis de nitroglycérine jusqu’à un gisement de pétrole à dynamiter, dans l’espoir de pouvoir s’offrir une nouvelle vie avec la prime. Le remake voit Friedkin remettre sur le métier tout ce qui faisait le sel de l’original, chef-d’œuvre de suspense, film d’aventure au ralenti où la mort se tenait en embuscade derrière chaque virage, chaque coup de pédale, chaque cahotement. Comme Clouzot, Friedkin instaure un suspense suffocant par un art du montage méticuleux, alignant les gros plans sur les personnages, les commandes, le camion comme autant de moyen de surligner la tension de chaque instant. Le choix de la jungle comme décor permet de surcroît au réalisateur d’exacerber la sensation d’enfermement, d’étouffement et de moiteur en bouchant les perspectives et en cloisonnant les personnages dans une prison végétale inextricable.

De fait, le remake de Friedkin procède plus par soustraction que par l’ajout ou la modification d’éléments qui composaient le Salaire de la Peur. En résulte un film plus court, beaucoup moins psychologique (il y a très peu de dialogues), beaucoup plus atmosphérique et entièrement focalisé sur les agissements des personnages. Un film d’action quasi-muet donc, composé d’une succession de plans sur des hommes, des corps, des machines qui luttent contre la jungle, contre le monde, contre la mort et contre leur propre désespoir…

Car oui, l’originalité de la démarche de Friedkin est de proposer un remake qui ne change certes quasiment rien au film originel, mais qui lui fait opérer une mutation au fond plus philosophique que scénaristique -et d’où découleraient par la suite des choix artistiques différents. Etrange monstre de cinéma, Sorcerer est une œuvre mutante, une relecture nihiliste, dépressive et désespérée de l’existentialiste Salaire de la Peur. Dès le début, le long d’un prologue qui jongle entre la France, Jérusalem et les Etats-Unis, Friedkin cèle les enjeux de son film et le parcours de ses personnages au fur et à mesure qu’il les introduit pourtant au spectateur. C’est là la plus grosse démarcation que le film prend à l’égard de son modèle : dès le début, tous les personnages sont présentés comme des morts en sursis, comme des hommes condamnés et maudits qui portent le sceau d’une culpabilité inexpiable. Dès lors, Friedkin reconfigure les espaces et en fait des paysages-mentaux ou métaphoriques : le taudis sud-américain, village perdu sous la coupe d’une dictature militaire chapotée par les Etats-Unis, se trouve transfiguré en Enfer sur Terre, en un gigantesque purgatoire. Et la jungle devient un parcours symbolique à travers la Vallée de l’Ombre et de la Mort où l’expédition flirte constamment avec le film fantastique : les Indiens semblent des apparitions fantomatiques qui prophétisent aux personnages leur propre désastre ; les camions baptisés Lazare et Sorcerer prennent la forme de monstres mécaniques et infernaux qui dévorent les héros et les conduisent droit au néant…Et la traversée d’un pont en bois sous la tempête devient une scène proprement apocalyptique et hallucinée où les éléments se déchaînent comme sous le coup d’un sortilège.

« Sorcerer est le documentaire d’un moment existentiel douloureux, un enfant né des angoisses et des cauchemars de son auteur, et c’est là ce qui rend le film si beau »

Dans Sorcerer, le voyage est moins une épreuve à surmonter comme dans le film de Clouzot (lutter contre la peur par le courage) qu’une course contre la montre désespérée afin de repousser la Mort. Comme le suggère Jean-Baptiste Thoret, la véritable angoisse des personnages dans le remake de Friedkin est moins lorsque le camion avance que lorsqu’il ne peut plus avancer, qu’il est contraint à l’arrêt. Rester en mouvement, toujours avancer… Sorcerer est hanté par l’enlisement. En résulte également un film beaucoup plus cynique sur le fond puisque tous les agissements des personnages sont marqués du sceau de la vanité : fuir en Amérique du Sud, affronter tous les dangers pour acheter son salut, ce n’est pas éviter la Mort, c’est simplement la repousser. Les personnages de Sorcerer ne luttent ainsi ni plus ni moins qu’avec le destin, le grand sorcier du titre, le Monstre impossible à exorciser, là où les protagonistes du Salaire de la Peur sont confrontés à l’angoisse de la liberté et aux caprices du hasard (aller trop vite, se laisser gagner par la peur, c’est le risque de mourir mais ce n’est pas une fatalité si l’on arrive à maitriser son effroi).

Mais ce qui cèle définitivement le « mythe » du film Sorcerer, c’est de voir la concomitance qui s’est établie entre la fiction et la vie -et c’est probablement ce point de contact entre les deux qui fait aujourd’hui dire à Friedkin qu’il tient là son film préféré. Film maudit au destin étrange, qui, contrairement à ses personnages, a su revenir de l’oubli et trouver sa résurrection trente ans plus tard grâce aux caprices du temps, Sorcerer est le récit d’un tournage autant que celui de sa propre histoire.

Enlisement de la fiction, enlisement de la production, dérive mégalomane du réalisateur perdu dans ses ambitions, dérive finale du personnage incertain de la direction à prendre… Sorcerer est ainsi le documentaire d’un moment existentiel douloureux, un enfant né des angoisses et des cauchemars de son auteur, et c’est là ce qui rend le film si beau. Mais peut-être est-ce là aussi le seul bémol que l’on pourrait adresser au film par rapport aux autres productions passées et à venir du cinéaste. Que sa noirceur hyperbolique et son nihilisme total rognent sur ce qui a toujours fait la saveur et la fascination des films de Friedkin, à savoir leur déchirante ambiguïté morale, ce regard clinique et glaçant porté sur des hommes lentement contaminés par le Mal, transformés par lui, empoisonnés (French Connection, L’ExorcisteKiller JoeBug et surtout Cruising en font tous la puissante démonstration). En ce sens, Sorcerer, film mort en 1977 et ramené à la vie en 2015, apparaît plus comme l’exorcisme de William Friedkin, une parenthèse unique où le réalisateur s’enlise et règle ses comptes (mentionnons au passage que le sigle de la dictature militaire dans le film est celui de la Paramount…) avant de reprendre la route de sa grande carrière…

Romaric B.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s