« A touch of sin » de Jia Zhang-Ke

C’est un jour pour…revoir A touch of sin de Jia Zhang-Ke !

A l’heure où son dernier film, Au-delà des montagnes, est en train de devenir le plus grand succès du cinéaste chinois dans les salles françaises, un petit coup de rétroviseur s’impose sur son œuvre précédente auréolée du Prix du Scénario à Cannes en 2013.

L’année 2013 aura vu deux films chinois sortis à plusieurs mois d’écart s’ouvrir sur la même séquence. Pour résumer : perdu au milieu des montagnes, sur un chemin de terre désert, un meurtre violent, inexpliqué, inexplicable. Telle était l’ouverture du People mountain, people sea de Cai Shangjun -film qui se plaçait ouvertement sous le patronage de Jia Zhang-Ke- et telle est, d’une manière plus radicale encore, l’ouverture d’A touch of sin. Plus qu’un heureux hasard, ces deux ouvertures jumelles témoignent d’un regard convergent porté sur le monde, et sur la réalité la plus urgente de la Chine d’aujourd’hui : le constat d’une montée de la violence dans l’Empire du Milieu. Si à partir de ce meurtre originel, Cai Shangjun composait un road movie sec et ultra-minimaliste auscultant un pays au bord de l’implosion, Jia Zhang-Ke fragmente son récit en une succession de faits divers implacables pour nous dire que l’horreur est déjà là.

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En fonctionnant par chapitre, A touch of sin n’avance pas selon une logique de progression mais d’accumulation : en multipliant les personnages et les trames narratives -et sans céder aux pirouettes artificielles du film choral-, Jia Zhang-Ke ausculte le processus d’atomisation d’une société gangrenée par la corruption et déchirée par d’inconciliables contradictions. Ce qu’il observe en moraliste désabusé, c’est un réel en train de se faire, c’est les tragédies anonymes d’hommes et de femmes qui pètent les plombs, victimes de l’Histoire et d’une société déboussolée.

De The World à 24 City en passant par Still life, on connaissait le cinéma de Jia Zhang-Ke comme un cinéma contemplatif, jouant des frontières entre fiction et documentaire, ancrant ses récits dans des contextes bien réels (le barrage des Trois Gorges, le parc d’attraction ‘The World’) pour mieux observer, toujours à distance, les mutations acrobatiques de la Chine communiste dans l’ultra-capitalisme. A ce titre, A touch of sin s’impose comme une rupture radicale dans l’oeuvre du cinéaste chinois : faisant le choix de la fiction, flirtant avec le cinéma de genre (on aura même droit à une discrète citation du Exilé de Johnnie To !), Jia Zhang-Ke ne veut plus observer mais raconter; il ne veut plus faire réfléchir, il veut scandaliser; il ne veut plus exposer, il veut brusquer.

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Son introduction coup de poing le révèle bien, il n’y a plus d’autre réalité à dévoiler que celle d’une société livrée au chaos, un chaos omniprésent, indépassable. C’est cette vérité qu’il traque inlassablement, à travers des explosions de violence froides, gore et ultra-réalistes. Le sang, les impacts de balle, les éclaboussures, la chair mise à nu…Jia Zhang-Ke sonde avec une précision de chirurgien les stigmates de la violence comme autant de symptômes du Mal qui ronge la Chine.

« Dans A touch of sin, la statue de Mao et les monuments historiques jurent avec les buildings et les infrastructures modernes; les uniformes soviétiques des escort girls de luxe détonent avec les costumes des entrepreneurs hong-kongais et taïwanais »

Ainsi, c’est par le détour de la fiction que Jia Zhang-Ke retrouve le réel du documentaire. La succession des faits divers qui s’étalent du Shanxi au Nord de la Chine jusqu’à Guangdong au Sud deviennent le prétexte à une traversée du pays et à l’observation de ses inégalités les plus criantes, des villages de campagne désertés aux ville-dortoirs saturées d’usines. Le cinéaste poursuit ainsi ses observations d’une Chine à deux vitesses où l’ultra-capitalisme entraîne des disparités sociales et économiques qui poussent à l’explosion de la société. Pour Jia Zhang-Ke, la violence fondamentale qui a mis le feu aux poudres, c’est l’implantation du capitalisme (voir ce plan particulièrement symbolique et d’une crudité brutale où Xiaoyu se fait humilier par un homme qui la frappe avec une liasse de billets) : le capitalisme ravage le pays, il défigure les paysages, concentre les populations ou les oblige à partir, secrète l’injustice en suscitant les disparités économiques et la quête individualiste de l’argent. « Il n’y a plus de justice ! » s’exclame Dahai, l’un des quatre anti-héros d’A touch of sin. Ouvrier de l’ancienne génération qui a connu le communisme, Dahai, dont le patron a vendu contre des pots-de-vin la mine publique à une entreprise privée, se lance dans une quête vengeresse pour faire justice lui-même. Figure héroï-comique, l’ouvrier pathétique s’improvise justicier vigilante et fait basculer la chronique sociale vers le film de genre.

A Touch Sin

A touch of sin (titre calqué sur le film de sabre A touch of zen de King Hu) se révèle ainsi structuré autour de tensions subtiles, quasi-imperceptibles, entre fiction et documentaire, entre film de genre et réalisme social, à l’image de la Chine que le metteur en scène filme et qui est déchirée entre ses « idéaux » communistes et sa politique ultra-capitaliste. Dans A touch of sin, la statue de Mao et les monuments historiques jurent avec les buildings et les infrastructures modernes; les uniformes soviétiques des escort girls de luxe détonent avec les costumes des entrepreneurs hong-kongais et taïwanais; de même, l’auscultation documentaire de la société chinoise se trouve violentée par l’intrusion toujours brutale de la violence et avec elle du film de genre (voir la séquence surprenante où Xiaoyu, d’un coup d’un seul, se met à taillader ses agresseurs tandis que la mise en scène parodie les effets de style et de caméra d’un authentique wu xia pian). La brutalité des scènes de violence se double alors d’une tonalité quasi burlesque, comme si le réel dépassait la fiction, la faisait voler en éclat, égarant du même coup le spectateur sidéré. Ainsi, l’intrusion brutale des codes stylistiques du cinéma de genre apparaît presque comme une dénégation de la part du metteur en scène : « vous croyez que c’est du cinéma ? Et bien non, c’est la réalité que vous observez ! ». Tel un joueur de billard jouant avec la bande pour mettre dans le mille, Jia Zhang-Ke touche le réel de plein fouet en passant par le truchement de la fiction.

A l’image des faits divers qui font du film une mosaïque sur la Chine, A touch of sin apparaît ainsi comme une pièce supplémentaire dans la filmographie de Jia Zhang-Ke. Depuis la fin des années 90, le cinéaste compose une oeuvre cinématographique majeure qui tout en suivant avec acuité les métamorphoses de son pays, explore toutes les possibilités du médium cinématographique dans sa capacité à produire un discours sur le réel, à en capter les lents bouleversements, les courants insidieux, les mutations soudaines. Oeuvre rageuse, A touch of sin teinte le tableau composé jusqu’ici par Jia Zhang-Ke d’une odeur de souffre. Il le parfume de scandale et d’indignation.

 

Romaric B.

 

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