Antichrist censuré – La violence et le sexe comme vecteurs poétiques

C’est un jour pour…parler censure !

A l’heure où Antichrist de Lars von Trier vient de perdre son visa d’exploitation suite au recours d’une association catholique, recollons-nous le film sous la rétine pour voir où est le Mal. Déjà légitimement interdit aux moins de 16 ans par la Commission de classification des œuvres cinématographiques au moment de sa sortie en salle, le film choc du réalisateur danois ne s’adresse certes pas à tout le monde, mais il fait de la violence et du sexe le vecteur d’une poétique, d’une vision du monde et d’une réflexion (emprunt de catholicisme !) sur la culpabilité, l’horreur du deuil, la violence de la création, le Bien et le Mal…

Sorti en 2009, où il a choqué le public frigide et bien pensant du festival de Cannes, Antichrist est une nouvelle expérience limite signée Lars von Trier, passé maître dans l’art de filmer des chemins de croix aux confins de la morale. Antichist est tout à fait représentatif du cinéma du réalisateur danois : ambigu, troublant, incroyablement dérangeant, mais indéniablement poétique, passionnant, foisonnant de lectures et d’interprétations -du fait de son ambiguïté morale.

Antichrist ne fait rien d’autre que nous plonger dans l’imaginaire tourmenté d’un couple frappé par le deuil, et à travers lui, dans l’imaginaire obsessionnel de Lars von Trier. Complètement déraciné de la dimension parfois sociale de son cinéma (voir le Direktor ou Breaking the Waves), Lars von Trier nous plonge tout simplement dans un univers mental malade, surchargé de motifs obsessionnels, de visions hallucinatoires, de symboliques psychanalytiques et bibliques.

65987

Le réalisateur donne forme à ce qu’il appelle « le versant sombre » de son imaginaire, un imaginaire où la culpabilité chrétienne se mêle à la violence et à la jouissance sexuelle, où les superstitions ancestrales du Moyen Age sont plus fortes que le cartésianisme moderne, bref, où l’esprit est englouti par toutes les peurs inconscientes et primaires de l’homme face au spectacle du monde. La mort de l’enfant plonge la mère dans l’enfer du deuil, enfer dont veut l’extirper son mari, inquiétant thérapeute froid et analytique qui pratique avec elle des expériences pour la guérir de l’angoisse et la délivrer de ses superstitions.

A l’univers monochrome et onirique du prologue –tourné en noir et blanc comme pour souligner la binarité de ce monde où le bien et le mal sont illusoirement distincts– la mort de l’enfant fait se succéder un chaos visuel en couleur, dans une photographie très travaillée qui souligne chaque ton. Cherchant à se reconstruire dans la nature, le couple fait un pèlerinage dans la forêt d’Eden où, loin d’y trouver la quiétude, ils vont faire l’expérience de la folie et de l’égarement. Ni rassurante, ni apaisante, la Nature apparaît comme le théâtre qui reconduit et rejoue perpétuellement la mort du fils, elle est ce lieu où les êtres vivants naissent et meurent de manière aléatoire, indifférente, cruelle. Loin de tout idéal pastoral, Lars von Trier veut mettre en lumière l’imagerie angoissante de la Nature, sa sauvagerie latente, bref, le Mal qui s’y loge. « La Nature est l’Eglise de Satan » confessera la mère, horrifiée par le spectacle de la Création qu’est cette nature hallucinée, cannibale, chaotique.

« Le réalisateur donne forme à ce qu’il appelle « le versant sombre » de son imaginaire, un imaginaire où la culpabilité chrétienne se mêle à la violence et à la jouissance sexuelle, où les superstitions ancestrales du Moyen Age sont plus fortes que le cartésianisme moderne »

Lars von Trier laisse ainsi libre cours à son imaginaire, où les animaux parlent et professent le chaos, accouchent de cadavres, où les fauves rugissent et s’entre-dévorent la nuit tombée. Par un renversement de perspective très intéressant, il voit dans la nature non pas le spectacle euphorique de la vie dans son plus bel éclat, mais au contraire le spectacle d’une agonie généralisée, où tout ce qui existe est par définition voué à mourir, à être englouti par la mort, l’injustice suprême. Il n’est donc pas surprenant que la violence psychologique et physique soit au coeur d’Antichrist, animé par une pulsion scopique jusqu’au-boutiste.

Le réalisateur danois n’hésite pas à filmer plein cadre la violence que s’infligent ses personnages, quitte à engager des acteurs pornos pour pouvoir montrer sans pudeur les sévices corporels qu’ils se font subir. Eros et Thanatos sont les deux obsessions majeures du film : la sexualité, c’est l’acte qui précède la création, c’est donc l’acte à l’origine de l’horreur de la vie, c’est celui qui précède la mort. Lars von Trier ne se donne donc aucune limite pour donner chair à sa conception métaphysique du monde, n’hésite pas à transgresser, presque naïvement, tous les tabous. Il y a indéniablement une part de puérilité dans cet exercice de style nihiliste jusqu’au bout, qui veut tout filmer, tout montrer, suivant une stratégie du choc à tout prix. Mais peut être est-ce un pas nécessaire pour le metteur en scène, afin de mettre à distance les images qui le hantent, afin d’exorciser les traumas et les peurs qui l’habitent.

« Cette nouvelle interdiction (survenue après La vie d’Adèle et Love entre autres) pose encore et toujours la question de la façon dont il faut considérer la violence et le sexe dans les films : toute violence montrée est-elle condamnable ? »

Comme tentative de psychanalyse, de carthasis par l’image, Antichrist est assurément une tentative des plus courageuse et nécessaire, malgré son manque absolu de décence, malgré la brutalité totale de sa violence. En ce sens, la dédicace adressée à Andreï Tarkovski apparaît comme la provocation ultime de Lars von Trier, réalisateur rebelle qui s’affranchit, tel un adolescent, de ses modèles en leur adressant ce qui ressemble de loin comme de près à un doigt d’honneur…Mention spéciale au duo Charlotte Gainsbourg-Willem Dafoe qui ne fait pas les choses à moitié…

Néanmoins, cette nouvelle interdiction (survenue après La vie d’Adèle et Love entre autres) pose encore et toujours la question de la façon dont il faut considérer la violence et le sexe dans les films : toute violence montrée est-elle condamnable ? Si c’est le cas, dès qu’un sein ou qu’une giclée de sang pointe son nez, le film doit être interdit (c’est là au fond l’argument de l’association Promouvoir qui reproche au film le simple fait qu’apparaissent à l’image des scènes de sexe non-simulées et une violence jugée trop réaliste). Cette façon de juger les œuvres est d’ailleurs celle en vogue aux Etats-Unis où la violence d’un film est condamnée si elle dépasse un seuil en quelque sorte numérique (soit il y a trop de scènes de sexe et de violence et le film est interdit aux moins de 18 ans, soit il y en a juste assez pour passer sous le filet des classificateurs).

Ou ne faut-il pas plutôt prendre en compte la façon dont la violence est représentée et mise en scène, la façon dont elle s’inscrit dans l’économie d’une œuvre, qu’elle participe (ou non) de son propos ? Jusqu’ici, c’est la politique du Comité de classification. Evidemment, tout réalisateur est responsable des images qu’il produit et on ne peut pas laisser à la portée de tous des films comme Antichrist. Néanmoins, on ne manque pas non plus d’être surpris de voir que l’objectif de l’association est d’interdire la vision du film à « tout mineur » alors que l’interdiction aux moins de 16 ans délivrée par la Commission vise précisément à limiter la diffusion du film auprès d’un public jeune. En ce cas, la solution à adopter serait moins une perte de visa qu’un rehaussement de l’interdiction aux moins de 18 ans ? (Mais quelle différence y’a-t-il entre un adolescent de 16 ans et de 18 ans… )

On le voit, sur de tels sujets, on ne peut que marcher sur des œufs. En tout cas, interdire un film 7 ans après sa sortie, une fois que tout le monde l’a vu et que le scandale est largement retombé… Voilà une bien curieuse bataille menée par une association qui jusqu’ici n’a fait qu’interdire, et non « promouvoir » quoi que ce soit…

Romaric B.  

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s