Le Loup de Wall Street – Martin Scorcese

C’est un jour pour…revoir le survolté Loup de Wall Street !

L’exposition Martin Scorsese à la Cinémathèque s’étant achevée le 14 février dernier, autant prolonger encore un peu la fête en se penchant sur le dernier film du réalisateur new-yorkais ! En attendant que DiCaprio décroche son Oscar à la fin du mois, histoire qu’on n’en parle plus et qu’on passe enfin à autre chose…

Pour Marx, les grands évènements de l’Histoire se répètent toujours deux fois : la première fois, sur le mode de la tragédie; la seconde fois, sur le mode de la farce. En sortant de la projection du Loup de Wall Street, on se dit qu’il en va de même pour la filmographie scorsesienne. Après une première (longue) période pleine de fièvre et de fureur en collaboration avec Robert de Niro -et culminant dans cet opéra baroque et funèbre que fut Casino en 1995- Scorsese, avec le nouveau millénaire, s’est offert comme une (fausse) cure de jouvence à travers son partenariat avec le jeune Leonardo DiCaprio.

A travers le visage angélique de ce petit blondinet italo-américain dans lequel il nous dit retrouver le jeune De Niro d’antan, le cinéaste semblait faire table rase du passé et revenait aux origines de son cinéma avec Gangs of New York en 2000. Mais comme tout lifting, c’est rarement réussi : Scorsese voulait rester jeune, mais le voilà sombré dans l’académisme le plus plat. Devenu le parrain d’Hollywood -lui qui a commencé sous le parrainage de John Cassavetes, le plus indépendant des cinéastes- le réalisateur singe son style jusqu’à l’écœurement -jusqu’aux Infiltrés, sans doute la plus belle caricature de Scorsese par lui-même, ce qui lui a valu la reconnaissance des Oscars (pas une « académie » pour rien). Autant dire qu’on n’y croyait plus : Marty rejouait sa filmographie sur le mode du bégaiement inutile, ressassant avec fadeur ses histoires de gangsters grimaçants et de génies mégalos sous l’éternel coup de guitare des Stones tandis que la presse restait béate d’admiration -le respect pour les anciens sans doute.

« Avec ce film mastodonte de trois heures, il ressuscite la fièvre de son cinéma et trouve un film-somme qui condense toutes les thématiques et tous les motifs de l’ensemble de son oeuvre »

Bref, rien n’annonçait Le Loup de Wall Street, et pourtant le film apparaît immédiatement comme une évidence. Presque par accident, Scorsese s’offre enfin la vraie cure de jouvence tant désirée. Avec ce film mastodonte de 3h, il ressuscite la fièvre de son cinéma et trouve un film-somme qui condense toutes les thématiques et tous les motifs de l’ensemble de son oeuvre, cristallisés et dépoussiérés par la force inouïe d’un humour inattendu, corrosif, de tous les instants. Le film est une authentique relecture du cinéma de Scorsese par lui-même -un double farcesque du tragique Casino– qui déjoue (enfin) le piège de la redite par les vertus de la comédie. Précisément, le rire devient l’outil avec lequel le metteur en scène observe le monde contemporain. Finies les belles tragédies romanesques d’Henry Hill et de Sam Rothstein -ces hommes qui ont perdu leur âme et leur salut pour avoir voulu croire dans l’american dream-, à l’heure de l’ultra-capitalisme, l’âme se vend et s’achète aussi avidement que n’importe quelle action.

© Universal Pictures
© Universal Pictures

Avec Le Loup de Wall Street, Scorsese se sert du cynisme contemporain pour le retourner comme une arme contre notre époque. En moraliste, il ironise sur une époque où l’ironie elle-même a détruit toute humanité, toute valeur morale, toute spiritualité. Le film a beau se passer dans le début des années 90, Le Loup de Wall Street est pourtant définitivement une oeuvre post-moderne : Scorsese raconte encore l’infatigable destinée de l’homme américain (le mythe de la conquête, de l’ascension, de la chute et de la rédemption impossible) mais l’inscrit dans une Histoire contemporaine qu’il voit vouée à la répétition, au bégaiement, à l’éternel retour du Même. L’ultra-capitalisme, c’est tout à la fois le berceau sans origine, l’église sans Dieu, le foyer sans nationalité de Jordan Belfort. C’est aussi ce gigantesque système pris dans un éternel cycle de décadence et de régénérescence, un Eden déjà pourri et qui ne cesse pourtant de fleurir, une terre vierge mais déjà souillée, qui ne demande qu’à se faire engrosser de nouveau par le premier homo erectus venu -comprenez, le premier homme qui bande un temps soit peu.

« Le cocktail favori du capitalisme : la coke et la branlette, c’est-à-dire l’ingestion et l’expulsion, l’énergie et sa dépense, la montée du désir et son anéantissement dans la jouissance. »

Précisément, le motif du désir et de la jouissance apparaît comme central. Le cul et la défonce contaminent le cinéma de Scorsese comme jamais et deviennent l’expression tout à la fois concrète et allégorique du capitalisme, et du mythe de la Conquête 2.0. Pour Jordan Belfort, le nouveau chercheur d’or du XXIème siècle, il ne s’agit plus de conquérir l’Ouest comme les pionniers. Le nouveau territoire à envahir n’a plus de frontière : c’est le client qu’il s’agit d’entuber, de rouler dans la farine, bref, de niquer. C’est d’ailleurs au cours d’une scène de déjeuner étonnante d’insolence que le film délivre le cocktail favori du capitalisme : la coke et la branlette, c’est-à-dire l’ingestion et l’expulsion, l’énergie et sa dépense, la montée du désir et son anéantissement dans la jouissance. Un cycle binaire, infatigable, une question de survie, ‘not because you want to, but because you need to‘ comme le dira le mentor de Jordan incarné par un Matthew McConaughey sous acide.

Le petit monde du Loup de Wall Street bande et jouit au rythme du capitalisme, des actions qui montent et qui descendent, des offres et des demandes, bref, au rythme auquel Jordan respire, en petit Dieu de la finance à peine inquiété par un agent du F.B.I. opiniâtre. De manière intéressante, Scorsese donne à la traque une place absolument minimale : elle est un simple outil scénaristique qui ne sert qu’à propulser la chute presque impossible du Loup dans la chaîne alimentaire. Scorsese rit : il n’y a plus vraiment d’enjeux dramatiques car Jordan n’a pas d’âme à perdre dans sa quête faustienne avec le Diable de la Finance. A ce titre, l’agent du F.B.I. est bien le personnage le plus ridicule du film précisément parce qu’il prend ce qu’il fait trop au sérieux : il croit abattre Satan, il n’aura fait tomber qu’un de ces émissaires. Sa déconvenue sera résumée dans une courte séquence aussi elliptique qu’éloquente. Pour Jordan, le retour à la case départ n’est pas une condamnation ou une castration comme pour Henry dans les Affranchis : c’est une renaissance, un nouveau départ, un recommencement, dans un monde où il y aura toujours un stylo à faire acheter au premier pignouf venu.

© Universal Pictures Germany
© Universal Pictures Germany

Mais celui qui bande dans toute l’affaire, c’est bien Martin Scorsese, et nous avec lui, tant le Loup de Wall Street laisse exploser une faim et une soif de cinéma d’une puissance incroyable. Lesté des lourdeurs d’un cinéma qui avait fait son temps, Scorsese rit et se fout de tout : la narration, à la chronologie chaotique, n’a plus d’ordre, elle n’a pas de fin pas plus qu’elle n’a de commencement, on prend le train en marche. Scorsese filme un éternel présent de séquences, un filet de sperme cinématographique où les scènes s’accumulent à un rythme effréné, trimbalées par une voix off omniprésente qui nous livre, sans distance et sans recul, à l’esprit pervers et carnivore de Jordan Belfort –un DiCaprio au sommet.

Le Loup de Wall Street est une orgie cinématographique, un collage de moments insensés, une plongée dans l’absurdité d’un monde livré au chaos moderne. Les éternels travellings scorsesiens balaient la foule hystérique et les couloirs des bureaux, s’éparpillent en tout sens avec pour seule boussole cet homme prométhéen mégalo, ce nouveau Citizen Kane qu’est Jordan. Ce tourbillon de mouvements, de cuts, et d’effets jusqu’à saturation semble même renouer avec la forme délibérément ‘brouillonne’ des premiers Scorsese tournés dans les années 70 – et de leur fièvre inédite, Mean Streets en tête. Finis les élégants mouvements d’appareil et les beaux plans séquences des Affranchis et de Casino : Scorsese veut gaver une bonne fois pour toute le spectateur, brûler toute l’énergie qui lui reste dans ses vieux os dans ce qu’on aurait rêvé être son ultime déferlante cinématographique.

Le Loup de Wall Sreet aurait pu apparaître comme la conclusion rêvée d’une oeuvre qui, enfin, avait retrouvé sa jeunesse première, sa force vitale, bref, qui bandait de nouveau envers et contre tous, libérée de son académisme stérile, décomplexée de tout. Si le film devait bien apporter une leçon à son auteur, c’est qu’il faut toujours savoir s’arrêter un jour ou l’autre. On aurait aimé que cela soit avec ce Loup, flamboyant, électrique, enragé. Au top, en somme.

Romaric B.

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