Les Derniers Jours de l’humanité – David Lescot

C’est un jour pour … l’Humanité.

Il est de ces pièces dont on ne ressort pas indemne. C’est le principe même de l’art que de nous déranger dans notre confort, de nous remuer, de bouleverser notre intellect sur des principes que l’on pensait alors bien établis. Je le reconnais, je suis plus aisément touchée par le cinéma ou la littérature que le théâtre. Cela ne tient qu’à moi et si j’en cherche la cause, elle doit sûrement tenir au principe de mise en scène, de décor, de costumes, d’un détour « visible » dans le théâtre qui impose à mes sens une distance plus grande que les mots ou l’écran. D’où un certain bouleversement lorsque le pianiste a soufflé la dernière flamme de lumière plongeant alors la salle dans le noir : je me suis sentie perdue, les bras flageolants, tentant d’applaudir ces magiciens aussi fort que mon cœur battait, émue aux larmes par ces Derniers jours de l’humanité qui sonnent la fin de toute innocence.

«  Ô combien compréhensible le désenchantement d’une époque qui, à jamais incapable de vivre ou même de s’imaginer vivre quoi que ce soit, reste inébranlable devant son propre effondrement »

Les Derniers jours de l’humanité, préface, Karl Kraus

Autriche 1914. Les prémisses de la première guerre mondiale – alors simple guerre civile – qui chamboulera l’Humanité, et finira par détruire ce que l’on pensait être au cœur même de l’être humain, être pensant, intelligent, capable d’empathie et de raison. Cette guerre résonne au fond de nous comme un moment historique d’incompréhension autour de cette invariable question : comment a-t-on pu en arriver là ?

C’est un texte essentiel que celui de Karl Kraus. Et David Lescot a su habilement le mettre en scène.

Dans le choix des comédiens d’abord, leur direction et leur évidente symbiose. David Lescot a su mettre en valeur chacun des quatre – grands – comédiens dans ce que leur jeu a de plus beau à offrir : Denis Podalydès est un narrateur fantastique, Bruno Raffaeli et Sylvia Bergé sont excellents en Bouvard et Pécuchet de l’époque, quant à Pauline Clément, dont c’est la première scène depuis son arrivée à la Comédie Française, elle a déjà tout d’une grande comédienne. Ils incarnent tour à tour les personnages de cette tragique farce : généraux de guerre, infirmière, journaliste, soldats, nobles et bourgeois, qui ne faisaient rien d’autre que ce qu’ils jugeaient bon de faire. Des actions simples, des ordres, leur quotidien, qui, mis en exergue par nos intellects post-guerre, nous attristent en même temps qu’elles nous font rire, empruntes d’ironie et de contradiction.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Par la mise en scène ensuite. L’œuvre laissée par Karl Kraus est un objet hybride qui ne pouvait s’épanouir que par une grande imagination de mise en scène: ici les images d’archives, le jeu grandiose de Damien Lehman au piano, les jeux d’ombre et de lumière, les chants lyriques, les cadavres de pianos écrasés qui jonchent le sol… Un heureux bordel dont émane la cohésion qui permet de donner au texte tout son relief.

«  Ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien. Les spectateurs de ce monde-ci n’y résisteraient pas. Car il est fait du sang de leur sang, et son contenu est arraché à ces années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé, inaccessibles au souvenir et conservées seulement dans un rêve sanglant, années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité ».

Les Derniers jours de l’humanité, préface, Karl Kraus

Les Derniers jours de l’humanité nous rappelle bien évidemment le triste point de départ d’une guerre de quatre ans qui aura provoqué plus de 20 millions de victimes : l’intellect de l’homme au service de sa mort. Face à ce constat – dont on a du mal à intégrer l’ampleur– il ne nous reste plus qu’à tenter de réfléchir aux moyens que cette même intelligence pourraient déployer, alliée à notre fantastique capacité à ressentir et à aimer, afin qu’émerge une nouvelle forme d’humanité. Car celle-ci ne pourra s’établir que par nous et la formation de notre intellect – notamment, grâce à la culture et à l’art – afin que la flamme de notre sagesse puisse tarir les sources de l’ignorance et de l’obscurantisme.

Les Derniers Jours de l’humanité – de David Lescot

Comédie Française – théâtre du Vieux-ColombierD

Jusqu’au 28 février

La Grande Blonde

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