Roméo et Juliette par Eric Ruf, Comédie Française

C’est un jour pour… redécouvrir un classique

Il est de ces histoires célèbres, devenues de véritables mythologies de nos sociétés modernes, qu’il est délicat de conter ou de mettre en scène sous un jour nouveau. Le destin tragique des deux amants Shakespiriens Roméo & Juliette fait partie de ces monuments de la littérature qui hantent l’imaginaire collectif. Pourtant, ce classique de la romance a peu été mis en scène, notamment à la Comédie Française. Entrée au répertoire en 1952, la pièce n’a pas été jouée depuis 1954, soit 62 années passées loin de la belle Vérone. C’est le metteur en scène et scénographe Eric Ruf qui nous propose un voyage de près de trois heures dans la ville italienne.

“Deux familles, égales en noblesse,
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène,
Sont entraînées par d’anciennes rancunes à des rixes nouvelles
Où le sang des citoyens souille les mains des citoyens.
Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies
A pris naissance, sous des étoiles contraires, un couple d’amoureux
Dont la ruine néfaste et lamentable
Doit ensevelir dans leur tombe l’animosité de leurs parents.
Les terribles péripéties de leur fatal amour
Et les effets de la rage obstinée de ces familles,
Que peut seule apaiser la mort de leurs enfants,
Vont en deux heures être exposés sur notre scène.
Si vous daignez nous écouter patiemment,
Notre zèle s’efforcera de corriger notre insuffisance.”

Voici le décor planté, ces quelques phrases nous annoncent dès le début où nous mettons les pieds : dans l’histoire d’un destin tragique et de rancunes meurtrières. C’est l’excellent Bakary Sangaré qui fait office de maître de cérémonie et nous ouvre les portes (ou rideaux) de l’intrigue.

2h45 avec entracte. Près de 3 heures dans la belle Vérone, voilà qui peut effrayer au premier abord. Et bien ravalez vos angoisses et courrez Place Colette pour vous entendre conter l’histoire de Roméo & Juliette. Le texte de Shakespeare est sublimé par la mise en scène & le décor d’Eric Ruf, tandis que les costumes de Christian Lacroix donnent à voir un spectacle formidable pour les yeux.

Photo : Vincent PONTET
Photo : Vincent PONTET

Dès les premières minutes, on est étonné de voir nos oreilles éveillées par de la musique (ne nous avait-on pas parlé d’un amour tragique?). L’un des principaux atouts du spectacle est en effet l’importance des intermèdes musicaux. Dès la première scène, le spectateur est transporté sous le lourd soleil de l’Italie, en plein bal de village. Rappelant l’ambiance ginguette, les comédiens nous réjouissent de leurs chants et de leurs danses derrière un vieux microphone. En ce sens, la scène du bal est purement géniale, agrémentée des pas de danse – parfaitement synchronisés – des trois compères Roméo, Mercutio et Benvolio (respectivement : Jérémy Lopez, Pierre Louis Calixte et Laurent Lafitte) et des chants du père de Juliette, Capulet en personne, interprété par Didier Sandre.

 Photo : Vincent PONTET
Photo : Vincent PONTET

“Cette œuvre nécessite pour celui qui s’en empare d’ouvrir une véritable enquête policière pour en découvrir la justesse théâtrale cachée sous ce que charrient nos imaginaires.” Eric Ruf

Des références à nos imaginaires, la mise en scène d’Eric Ruf en est pleine, si bien que l’on ne saurait dire l’époque à laquelle se déroule la pièce. Décor blanc (que Christian Lacroix compare à des ossements blanchis par la canicule) et fortifications vieillies d’une ville historique ; costumes tantôt années 30, tantôt modernes, il semble que le metteur en scène s’amuse à brouiller les pistes, à mélanger les unités de lieu et de temps, ou plutôt à nous prouver que l’histoire de Roméo et de sa Juliette est tout simplement universelle.

“Pour parvenir à faire entendre ce texte, je crois qu’il est nécessaire de déplacer la mire, de trouver une frange, un entre-deux d’époque, d’esthétique, une jachère suffisamment inactuelle et contemporaine pour que le spectateur n’y reconnaisse pas immédiatement une intention manifeste mais se laisse porter par l’histoire.” Eric Ruf

Ainsi, rapidement, le spectateur est comme aspiré par le magnifique texte de Shakespeare, par son talent pour les jeux de mots et les rebondissements tragiques, et surtout par ses vers résolument modernes. Même si l’on connaît tous le dénouement fatal de la pièce, même si l’on sait que le sort des deux amants est scellé, toute la force du dramaturge et de ceux qui le mettent en scène est de nous faire espérer qu’il en sera autrement et ce, jusqu’à la dernière seconde.

Dans la mise en scène d’Eric Ruf, le tragique est inextricablement lié à des instants purement humoristiques – et formidablement interprétés par la troupe de la Comédie Française – qui nous feraient presque oublier l’ampleur fatale de la pièce, ou du moins qui nous permettent de reprendre notre souffle l’espace de quelques instants.

Mais l’on est vite rattrapé par l’intensité dramatique, que la fameuse scène du balcon vient parfaitement illustrer. Juliette – excellente Suliane Brahim en femme-enfant est comme suspendue dans le vide et nous coupe littéralement le souffle. Elle est une funambule innocente, dansant sur le bord des remparts de Vérone, avant de plonger dans ce qui causera son malheur.

 Photo : Vincent PONTET
Photo : Vincent PONTET

Il faut ajouter que les personnages secondaires, comme souvent chez Shakespeare, ont un rôle primordial (ils sont notamment la cause de la perte des deux amants), ce qu’Eric Ruf nous montre très clairement en laissant la place au jeu –muet– des élèves-comédiens de la Comédie-Française, ou aux deux Frères Jean & Laurent, hommes de foi et apothicaires à leurs heures perdues.

La scène finale, dont je garderai le secret, finit de nous prouver la force & la puissance de la mise en scène d’Eric Ruf. Cette fois, les rires laissent la place à l’effroi, au tragique que nous redoutions tant depuis le début de l’intrigue.

Au sortir de la représentation, on se retrouve vidé, comme après une tragédie grecque, l’effet de la catharsis faisant son effet. Roméo & Juliette fait partie de ces pièces philosophiques qui nous hantent durant de longues journées et nous font nous interroger, à l’instar de Roméo, sur l’essence même de l’amour.

Marie Nonell

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