Hommage – Les grands disparus du début 2016

Passionnés de musique, de cinéma, de théâtre, d’art, tous les rédacteurs de C’est Un Jour Pour ont été très peinés d’apprendre le départ de grands personnages de la culture en ce début d’année 2016. Nous nous sommes tous réunis pour rendre hommage, chacun à notre manière, à nos idoles parties trop tôt.

 

RICKMAN
©Clémence Nom

“I suppose with any good writing and interesting characters, you can have that awfully overused word: a journey.”

 Alan Rickman

Au travers de son regard perçant et de son visage aquilin, il a su marquer le monde du cinéma par ses diverses interprétations du grand méchant.  Que ce soit en terroriste psychotique et instable aux côtés de Bruce Willis (Die Hard 1988), en shérif froid et cynique au baroud contre Kevin Costner (Robin des Bois : Prince des Voleurs 1991) ou encore en juge manipulateur et obsédé, jaloux de Johnny Depp (Sweeney Todd 2007) ; Alan Rickman savait nous donner envie d’être du mauvais côté de la force.

Et s’il y a un rôle que l’on ne saurait oublier, c’est bien celui qu’il a mené pendant une décennie en tant que Professeur Severus Rogue dans Harry Potter : la saga monumentale de J.K Rowling. Ce Serpentard torturé par un passé douloureux et difficile, est l’un des acteurs principaux du livre sans qui la mort de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom (Voldemort) n’aurait pas été possible. (Mais bon on va pas vous spoiler !) Le personnage de Severus Rogue fait parti de ces rôles piliers pour lesquels on a généralement du mal à visualiser l’acteur qui saura l’incarner pleinement.  Alan Rickman a relevé ce défi avec brio et a su donner vie à l’âme zélée, sombre et esseulée du professeur de Poudlard pendant 10 années magiques et trépidantes.

En temps normal on aurait sûrement peur d’être en désaccord avec ce psycho sans nez de Voldemort mais on ne peut pas non plus rester muet devant un mensonge éhonté. Juste avant d’assassiner Severus, Voldemort affirme être le seul à pouvoir vivre éternellement. Cependant, l’émotion qui a mue la société à l’annonce du décès de ce merveilleux acteur démontre bien qu’Alan Rickman restera à jamais un des plus grands acteurs de notre ère.

Laetitia Coulibaly

 

BOWIE
©Clémence Nom

« Ch ch ch ch ch ch ch chaaaanges ! »

David Bowie

J’ai passé une bonne partie de janvier à buter sur les « ch », au milieu des conversations. Je l’avais en tête, et puis j’ai vite vu l’effet sur les gens : un sourire amusé, une remarque sur la tristesse que c’est, de n’avoir jamais pu voir Bowie en live – « en plus il venait de sortir Blackstar, on aurait eu tout le temps de vivre enfin un de ses concerts ! » –, et puis un retour en enfance. Pour certains, Bowie, ce sont les parents, les premiers contacts avec le rock, les vinyles posés religieusement sur les platines. Pour d’autres, ce sont les incursions dans l’underground, la découverte de scènes sulfureuses, la nostalgie d’une époque où nous n’existions même pas au stade d’idée.

C’est plaisant, d’entendre les anecdotes de chacun, les morceaux favoris, d’assister à l’espèce de lutte non-dite entre les accros de Hunkey Dory et la team Aladdin Sane. Bowie se dessine en filigrane, selon les images et les influences qu’il a laissées, les siennes mêmes, d’Andy Warhol au Jean Genie (un mauvais jeu de mots sur le nom de Jean Genet), de Berlin à New-York, des studios aux pellicules (mention spéciale, toujours, à son apparition dans Twin Peaks). Mieux vaut sourire que pleurer : nous avons perdu un grand de la musique mondiale, mais quel héritage ne nous a-t-il pas laissé !

Mathilde S. 

«Je fonde le groupe de rock’n’roll le plus crade au monde. Si un jour on s’installe près de chez vous, c’en sera fini de votre gazon.»

Lemmy Kilmister, Motörhead

A Los Angeles, sur Sunset Boulevard, le Rainbow Bar and Grill était une de vos meilleures chances de croiser Ian Fraser Kilmister, dit Lemmy. Il pouvait passer des heures sur « sa » machine à sous. Vissé à sa chaise, il ne partait qu’une fois toutes ses chances envolées. Ou quand il était en tournée avec Motörhead. Depuis le 28 décembre 2015, la tournée risque de tourner un peu plus longtemps que prévu.

Lemmy Kilmister a dédié sa vie à la musique. Fan d’Elvis, des Beatles et de Little Richard, roadie de Jimmy Hendrix, Lemmy intègre Hawkind comme bassiste. L’aventure prend fin à la frontière canadienne, quand il est arrêté par la police aux frontières pour une histoire de drogue. Rien de très fou dans les années 70.

Motörhead voit alors le jour. Un objectif : se concentrer sur les bases de la musique, pour faire quelque chose de fort, rapide, urbain, rauque, arrogant, paranoïaque, en somme, un « speedfreak » rock n’roll selon les mots de Lemmy. La vingtaine d’albums sortis par Motörhead ne trahiront pas cet idéal, porté par le titre ultra-connu Ace of Spades.

Ace of Spades, comme l’ensemble de ces titres, révèlent une autre face de Lemmy. En plus d’être un bassiste hors-pair, qui a su développer « sa » touche unique dans le rock, il se révèle être une sacrée plume. Le titre (We are) The Road Crew, qui raconte le quotidien de Motörhead, « le meilleur groupe du monde », joue à merveille avec les clichés inhérents à ce statut.

 «Le bus qui vous roulera dessus se souciera-t-il de votre hygiène de vie ?» 

Mais Lemmy est avant tout connu pour son style de vie, incarné par le triptyque Marlboro, Jack Daniels et speed. Jamais d’héroïne : elle aurait tué l’amour de jeunesse de Lemmy. Mais lui aura aussi permis d’en rencontrer des tas d’autres : on lui prête plus de 1000 aventures. « Another girl, another face ».  Une santé de fer, qui laissait admiratif toutes les personnes qui avaient eues la chance de côtoyer le phénomène.

En hommage, après sa mort, Arte a rediffusé un magnifique reportage d’un journaliste qui a pu passer pas mal de temps dans l’ombre de Lemmy. Après avoir regardé ces images, on se dit que, fan ou pas, on a quand même perdu une légende de la musique.

Alexandre T.

DELPECH
©Clémence Nom

« Si c’est fichu entre nous, la vie continue malgré tout »

Michel Delpech

Des yeux tantôt rieurs, tantôt tristes ; une voix à la fois joyeuse et mélancolique, voilà toute la complexité du personnage qu’était Michel Delpech. Avec des chansons entraînantes (Pour Un Flirt, Que Marianne était Jolie, Le Loir et Cher) et graves (Les Divorcés, Il s’en allait), il fait partie de ces monuments de la variété française ayant accompagné mes moments de joie comme de tristesse. Confortablement nichés au fond de mon MP3, les titres de Michel Delpech sont comme un grigri qui m’accompagne à chaque tournant de ma vie, toujours avec la même force.  Un Michel (Galabru, Tournier, ndlr) de plus nous a quittés en ce début 2016, laissant derrière lui de grands moments d’émotion et un immense sentiment de sympathie pour le Loir et Cher – que je n’ai pourtant jamais visité !

Marie Nonell 

SCOLA
©Clémence Nom

« Affreux, sales et méchants est un savoureux mélange entre l’Avare de Molière et Germinal de Zola »

Ettore Scola nous a quitté cette année. Son œuvre la plus connue est Affreux, sales et méchants. Une œuvre universelle qui ne prend pas une ride. Affreux, sales et méchants est un savoureux mélange entre l’Avare de Molière et Germinal de Zola. Tout se passe comme si Harpagon faisait un saut dans le temps et vivait comme mineur dans le Nord de la France. Le film dépeint le quotidien d’une famille italienne dans un bidonville de Rome, dans une Italie pauvre. Ettore Scola filme avec brio cette famille en haillons, les pieds dans la merde, mais qui a une vue imprenable sur le Vatican. Grandeur et décadence de l’Italie moderne.

Parents, enfants, petits-enfants, seniors, tous se partagent quelques mètres carrés dans une habitation de fortune. Peu importe l’âge et le sexe, ils vivent de prostitution et de filouteries pour survivre dans cette grande ville qui ne donne pas une seule chance aux pauvres. Le père de famille, Giacinto Mazzatella borgne et charismatique (Nino Manfredi) protège tant bien que mal ses quelques deniers, gagnés pour avoir perdu un œil. Ironie quand tu nous tiens ! L’Harpagon crasseux soupçonne l’ensemble de sa famille d’avoir l’intention de le spolier. Il décide alors de mener la vie dure à sa famille…

Ettore Scola voulait initialement faire un documentaire sur les bidonvilles de Rome. Finalement, il se décide à écrire une comédie pour dépeindre de manière plus percutante une société pleine de paradoxes. Sans aucun manichéisme, il montre, critique et rit de la pauvreté, de la richesse, de l’avarice, de la luxure. Il nous emmène dans un bidonville coloré et théâtral. Un père vieux, pauvre et borgne qui s’entiche d’une prostituée obèse : c’est super drôle ! Conscience et humour, c’était le cinéma façon Ettore Scola.

Assia Hebbache

«Les jours se superposaient, tous pareils, dans sa mémoire, et il avait le sentiment de recommencer chaque matin la journée de la veille».

Michel Tournier

De l’homme, je ne sais à peu près rien, tout juste quelques préférences : son goût pour la philosophie, son travail de traduction, son tiraillement entre sédentarité et nomadisme. De l’œuvre, je me souviens surtout de quelques titres mystérieux et évocateurs : Le Roi des Aulnes (1970), Les Météores (1975) ou encore Éléazar ou la Source et le Buisson (1996). Me revient surtout à l’esprit, de manière encore vive, un souvenir de lecture, celui de son premier roman adapté de l’œuvre de Daniel Defoe, Robinson Crusoé (1719). Le beau roman de Michel Tournier faisait obscurément rayonner dans son titre une métaphore que le récit se chargeait patiemment de déployer : Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

L’histoire du naufragé est connue. À la suite d’une tempête, Robinson s’échoue sur une île. Unique rescapé, il doit trouver les moyens de survivre dans un environnement peu favorable. Mais le combat pour la survie n’intéresse pas Tournier. D’emblée, le roman se présente comme une réflexion sur la solitude et les moyens d’y faire face : «La solitude n’est pas une situation immuable où je me trouverais plongé depuis le naufrage de la Virginie. C’est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif». À elle seule, la solitude forme une entité qui consume progressivement le héros si bien que, dès le début, la folie le guette. Ce dernier passe son temps à observer l’horizon en quête d’un navire qui n’arrive pas. Le salut ne saurait venir de la mer. Son unique compagnon d’infortune est le chien Tenn, rescapé lui aussi, mais redevenu sauvage. La confrontation entre l’homme et la bête lui rappelle le temps passé sur l’île. À l’épreuve de la solitude se joint ainsi la perte de tout repère temporel : «Les jours se superposaient, tous pareils, dans sa mémoire, et il avait le sentiment de recommencer chaque matin la journée de la veille».

Cette solitude le pousse à tenir un journal, un «log-book», dans lequel il entend consigner ses réflexions. Il donne un nom à l’île, Speranza (Espérance), avant de s’autoproclamer gouverneur. La grotte qu’il habite devient à ses yeux un musée, le «musée de l’humain», dans lequel il conserve, comme les reliques d’un temps révolu, les quelques objets qu’il a pu sauver du bateau. Car le risque, pour lui, est de perdre son humanité, de basculer dans la sauvagerie et la bestialité. À cet égard, l’expérience de la nudité est un luxe qu’il ne peut s’offrir dans la mesure où elle signerait la fin de son humanité, l’abandon définitif de la civilisation.

L’une des plus fortes images du roman est celle de la «souille», étang d’eau pudride et toxique dans lequel Robinson se baigne afin d’anesthésier sa conscience. La solitude devient trop pesante si bien qu’il ne reste plus au héros esseulé qu’à se fondre dans l’île, qu’à fusionner avec elle. L’absence d’autrui semble condamner Robinson à disparaître peu à peu. Dès lors, l’arrivée de Vendredi, qui donne son titre au roman, ne peut qu’être salutaire. C’est par lui qu’advient l’ultime métamorphose de Robinson. Vendredi montre à Robinson les deux impasses dans lesquelles il s’est enferré : le désir de refonder un ordre économique et moral à partir des valeurs de la civilisation occidentale et la tentation du repli dans le bain d’eau putride. Ainsi, Vendredi est l’initiateur d’une troisième voie. En faisant découvrir à Robinson la force et la vigueur des éléments naturels, il lui permet de retrouver un rapport harmonieux et solaire au monde qui l’entoure.

C’est ainsi que le roman de Michel Tournier ne raconte pas tant les aventures d’un héros échoué sur une île déserte qu’une aventure, cette fois-ci spirituelle, celle de l’homme sans autrui, condamné à la solitude. Rien d’étonnant de la part d’un auteur qui se définissait volontiers comme un «contrebandier de la philosophie», désireux de faire passer «en douce», dans ses romans, au travers d’un récit symbolique, quelque leçon de sagesse. Ce sont ces leçons de sagesse qui, aujourd’hui, risquent de nous manquer.

Petrus

GALABRU
©Clémence Nom

 « Jouer sur scène présente toujours deux risques majeurs : tomber dans la fosse ou tomber dans l’oubli ».

Michel Galabru

En voilà un qui n’y tombera pas – dans l’oubli. Le grand homme de théâtre et de cinéma s’ajoute également à la liste des illustres défunts de ce début 2016. Âgé de 93 ans, l’un des plus célèbres gendarmes de Saint-Tropez a lui aussi quitté le port. Célèbre pour ses rôles de comique et d’étourdi, on l’a également vu briller avec son  grand rôle dramatique dans Le Juge et l’Assassin de Bertrand Tavernier, pour lequel il remporte le César du meilleur acteur en 1977. Pour les plus jeunes, vous l’aurez aperçu dans des registres plus populaires, notamment Bienvenue Chez Ch’tis (« C’est le Nord ») ou Neuilly sa mère.  L’immense carrière de Galabru permet à chacun de voir en lui ses propres références, d’y projeter ses propres souvenirs de cinéma ou de théâtre.

Marie Nonell

Notre modeste hommage à ces monstres sacrés de la culture sera ce maigre article. Pour une fois, les mots viennent à manquer à l’équipe de C’est Un Jour Pour. Pour faire simple, comment conclure autrement que par un immense merci pour tout.

La rédaction 

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