La semaine de la langue française – Nos mots préférés

C’est un jour pour… dire notre amour des mots.

Et oui, cette semaine est dédiée à la langue française et à la francophonie. C’est pourquoi nos deux rédacteurs adeptes des lettres ont choisi un mot pour en montrer la beauté ou pour en faire ressortir tout le mystère.

Le choix de Franz

« Petra »

Je ne vous parlerai pas de cette fille dans le film Taxi dont nous avons été quelques uns à rêver respirer la culotte avec Aurélien, l’officier de police benêt qui finit par l’embrasser, à la fin. (À la fin, ce moment éternel où Apollinaire est las de ce monde ancien).

Le mot petra (πέτρα) est grec. Directement emprunté par le latin, il a donné en français pierre.

D’autres mots latins ne subsistent plus qu’en composition, comme lapis, dans lapicide (celui qui cogne la pierre), lapis-lazuli, lapidaire (désigne ce qui évoque par sa concision les inscriptions sur les pierres), ou encore lapider. Ce dernier sens d’ailleurs se retrouve dans l’expression jeter la pierre, mais cette fois pour signifier une attaque en paroles, une accusation : une lapidation verbale. Après que la pierre a été jetée, on peut l’avoir dans son jardin ; c’est alors l’occasion d’une gêne devant la critique. Mais suffit-il que la pierre soit dressée dans la verdure de notre enclos, et ce peut être un menhir, un dolmen, une colonne, bref, un vestige de gloire.

J’aime les pierres. Pline et d’autres Anciens pensaient qu’elles poussaient dans les carrières, comme des végétaux. Outil premier, elles ont des fonctions par myriades. Savez-vous que nous roulons à l’huile de pierre (pétr-ole) ? Stoïques, elles élèvent les philosophes à colonne. Leur silence semble toujours le gardien d’une réponse essentielle. En elles « se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère », dit Caillois.

J’aime aussi le mot, sa richesse expressive. La pierre est levée, précieuse, de taille, de touche ou de sucre ; il y a même des pierres vives. La pierre est calcaire, meulière, ollaire ; la pierre est ponce, à fusil ou à eau ; philosophale ou d’achoppement, d’angle ou de bâtisseur, pierre à pierre, pierre sur pierre, la pierre est première.

On peut être malheureux comme les pierres, mais une pierre a-t-elle jamais ouvert sa bouche et conté son malheur ? La pierre est raillée quand elle est pierraille, mais il faut bien savoir qu’elle est doublement utile, car on peut faire d’une pierre deux coups. On a même désigné certains âges de l’homme selon l’artisanat des pierres : l’âge de la pierre taillée (paléolithique), l’âge de la pierre polie (néolithique).

Voyez comme l’usage a démultiplié l’emploi du mot dont le sens a cru comme un végétal, ce qui donne envie d’approuver Pline.

 Le choix de Petrus

« Mugissement »

À côté du furieux «rugissement», le «mugissement» fait pâle figure. S’il faut crier, mieux vaut, semble-t-il, être lion que bœuf. Mais les deux mots ont la même force évocatoire. L’un et l’autre donnent à entendre le cri de l’animal qu’ils définissent. Les deux consonnes d’ouverture initient avec la même vigueur le bruit émis par l’animal.

Le mugissement n’a pas dit pour autant son dernier mot (ou meuh). Face à ses synonymes «beuglement» et «meuglement», on admettra que «mugissement» se défend bien. Historiquement, son ancienne forme «muiement» avait moins de superbe. Bon débarras. Reste le puissant «rugissement», apparemment indétrônable face au craintif «mugissement». Mais celui qui crie le plus fort n’a pas toujours la raison de son côté.

De toute façon, ce que le mugissement perd en intensité, il le gagne en endurance. Le mugissement dure tandis que le rugissement n’a qu’un temps. Qu’est-ce que le bref rugissement d’un félin face au long et plaintif mugissement d’un taureau ? Le mugissement se prolonge et s’étire. Il résonne.

Il faut encore noter que le rugissement n’appartient qu’au lion – ou presque – alors que le mugissement contamine jusqu’à l’univers. Qui n’a jamais été frappé par le mugissement de la mer, du vent, de la tempête, de l’orgue, des canons…? Le mugissement a même voix humaine lorsqu’il s’applique à la colère ou à la douleur.

«Fracas», «grondement» et «hurlement» n’ont pas la même force pour évoquer cette plainte sourde et prolongée qu’est le mugissement, ne serait-ce qu’en raison de leur nombre de syllabes, invariablement déficitaire.

Finalement, rugir ou mugir, telle est la question.

Certes, les vaches finissent dans l’estomac des lions. Mais, à bien y réfléchir, les lions eux-mêmes ne sont que vaches digérées.

Petrus et Franz. 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s