Pourquoi je n’ai pas aimé « The Revenant »

C’est un jour pour… en finir avec l’imposture Inarritu

UN AN APRÈS BIRDMAN ET SA RAFLE DE STATUETTES AUX OSCARS, LE RÉALISATEUR MEXICAIN ALEJANDRO GONZALES INARRITU EST VITE REVENU À LA CHARGE AVEC THE REVENANT QUI SE PRÉSENTE OUVERTEMENT COMME UN WESTERN MÉTAPHYSIQUE AMBITIEUX, COMME UNE ODYSSÉE HISTORIQUE EN FORME DE SURVIVAL « PLUS RÉALISTE TU MEURS » ET INSPIRÉE LIBREMENT DE L’HISTOIRE VRAIE DU TRAPPEUR HUGH GLASS (DÉJÀ ADAPTÉE À L’ÉCRAN EN 1971 PAR RICHARD C. SARAFIAN DANS LE CONVOI SAUVAGE). POUR L’OCCASION, LE RÉALISATEUR À LA MODE D’HOLLYWOOD N’A PAS VOULU FAIRE LES CHOSES À MOITIÉ ET S’EST ENTOURÉ D’UNE ÉQUIPE PRESTIGIEUSE : LES STARS À LA MODE LEONARDO DICAPRIO ET TOM HARDY, ET LE CHEF OPÉRATEUR LUI AUSSI À LA MODE, EMMANUEL LUBEZKI (L’AGITÉ DE LA CAMÉRA QUI TRAVAILLE POUR MALICK ET CUARON ET DÉJÀ AUX COMMANDES DES PLAN-SÉQUENCES DE BIRDMAN).

The Revenant

Porté des mois avant sa sortie par un flot de hype dû aux premières images et aux conditions de tournage compliquées (lumière naturelle, climat capricieux et on en passe), la promotion particulièrement agressive du film a fait monter la sauce dans des proportions délirantes (sans compter l’éternel buzz entourant DiCaprio et son Oscar so overdue dit-on).

Bref, le film sorti, le verdict tombe : la montagne a accouché d’une proverbiale souris. The Revenant, cette oeuvre qu’on nous a vendu hors-norme, bigger than life, jamais vue, se révèle un authentique blockbuster calibré sous ses oripeaux de grande oeuvre totale, un revenge movie à l’intrigue étriquée qu’Inarritu étire difficilement sur 2h30 de film pénible, usant, ressassant son petit postulat de départ comme une idée fixe martelée à la tête du pauvre spectateur impuissant. Un cinéma aux idées courtes, tout dans la pose, racoleur, où la grenouille Inarritu veut se faire plus grosse que le boeuf (à savoir tous ses grands modèles que le réalisateur énumère en entretien avec satisfaction : Malick, Coppola, Sarafian, Tarkovski, Kurosawa…).

Dans l’Amérique sauvage de la conquête de l’Ouest, le trappeur Hugh Glass (un Dicaprio tout sale et au cheveu gras) se fait violemment attaquer par un grizzly au cours d’une expédition. Visiblement condamné, le capitaine Henry demande à trois hommes -parmi lesquels Hawk, le fils pawnee de Glass, et surtout Fitzgerald (un Tom Hardy tout méchant)- de lui tenir compagnie afin de l’enterrer convenablement lorsqu’il aura passé l’arme à gauche. Cependant, Fitzgerald n’en peut plus d’attendre une agonie qui ne vient pas, tue le fils de Glass et laisse le trappeur pour mort au milieu de nulle part. Mais Glass va survivre et traverser des centaines de kilomètres, porté par une soif de vengeance qui le maintient en vie, et bien décidé à retrouver Fitzgerald à travers une Amérique en proie au chaos et sur fond de génocide des Indiens…

« The Revenant ne fait que dire et redire à quel point la violence, le Mal, la souffrance sont inhérents à la nature humaine et définissent la vie en tant que telle. »

Tout The Revenant est concentré sur la quête vengeresse de Glass. Toujours friand à l’idée de filmer des Passions christiques où l’individu est mis à l’épreuve par le monde, Inarritu fait du périple de Glass un authentique chemin de croix à travers le paysage américain que le metteur en scène transfigure en Vallée de l’ombre et de la mort, en purgatoire fantasmatique. Il met en scène le versant sombre, halluciné, terrifiant du wilderness, comme berceau de la sauvagerie, de la mort, comme parcelle de terre abandonnée de Dieu (en dépit de la majesté des paysages). Une fois laissé pour mort, Glass se retrouve seul contre tous (les Indiens, l’homme blanc, les éléments naturels, les animaux…), dans un monde uniformément hostile, obscur, violent.

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La nature n’est jamais transcendante, nourricière, restauratrice ou protectrice dans ce film qui crie partout la mort de Dieu. Au contraire, situé dans des paysages toujours glacés, boueux, parfois même cendreux ou calcinés, constamment ravagés par la guerre brutale et sans merci que se livrent Indiens et Homme blanc, The Revenant ne fait que dire et redire à quel point la violence, le Mal, la souffrance sont inhérents à la nature humaine et définissent la vie en tant que telle. « Tant que tu respires, tu te bats » dira Glass à son fils en ouverture du long-métrage : voilà toute l’idée qui structure The Revenant et chacune de ses scènes, succession interminable de mises à l’épreuve, de confrontations, de luttes qui assènent jusqu’à l’épuisement cette « philosophie » rudimentaire -pour ne pas dire simpliste.

Le film voit Inarritu entièrement animé par une pulsion scopique et maso, celle de montrer Glass souffrir et lutter, lutter et souffrir interminablement, à n’en plus finir, dans un roller-coster survivaliste qui égrène avec complaisance les défis que le réalisateur a donné à l’acteur bien déterminé à tout faire pour avoir son Oscar (on se croirait dans Fear Factor, vous savez, cette émission où des candidats recevaient des défis débiles comme manger un testicule de mouton cru) : ici, notre ami « Léo » mange vaillamment du bison et du poisson cru, il rampe dans la boue, descend un fleuve démonté, dort dans une carcasse de cheval mort, tombe dans le vide, et puis il crie surtout, il grogne, simule la douleur, le visage tiré, et enfin, comble de l’actor studio, il a la voix cassée et parle l’indien. De fait, le film est à l’image de l’interprétation de DiCaprio : poussif, ostentatoire, jamais subtil, jamais nuancé, toujours excessif, il en fait constamment des caisses pour impressionner le spectateur, versant jusque dans la caricature la plus complète. « On est tous des sauvages » lit-on un moment sur la dépouille d’un Indien pendu par un groupe de Français. Muchas gracias Alejandro ! Jusqu’ici, c’est sûr qu’on n’avait pas vu venir ta gravité de noble artiste ! En tout cas, la démonstration a le mérite d’être claire : les Indiens sont des sauvages, l’Homme blanc civilisé est aussi barbare que l’Indien, le monde n’est qu’obscurantisme et chaos, et Fitzgerald, on n’en parle pas !

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Chauve, laid, texan raciste et avide d’or, serial killer aviné et grincheux, on tient là une belle ordure (et un Tom Hardy au jeu aussi surchargé que celui de DiCaprio -et on ne parlera pas de son déguisement). De fait, c’est dans cette confrontation caricaturale et manichéenne jusqu’à la moelle que The Revenant se décrédibilise et révèle tout simplement la pauvreté de son récit, ce qu’il est véritablement : ni plus ni moins qu’un petit film de genre, un récit de vengeance et d’action tout riquiqui, sans envergure, un blockbuster super-héroïque qui ne dit pas son nom, où Super-Glass l’Indestructible va éliminer Fitzgerald le Vil.

Or Inarritu a parfaitement conscience de la maigreur cadavérique de son récit. Il va donc se livrer à une belle opération d’esbroufe pour donner un peu de chair à son film rachitique. Et ça c’est précisément son boulot, celui de la mise en scène. Pure démonstration de force visuelle et technique, la réalisation deThe Revenant se veut immersive à 200%; la caméra entend méduser l’esprit du spectateur dans ses ballets hypnotiques et incessants, en l’enfermant avec fermeté dans les bornes du cadre. Ne jamais avoir le temps de penser les images, impressionner le spectateur par la beauté clinquante de séquences acrobatiques, hyper-réalistes et sensorielles, c’est le mot d’ordre d’Inarritu. Il n’est jamais question de représentation chez lui (ce qui induirait une forme de distance, de réflexivité et de liberté laissée au spectateur par rapport à l’écran); non, il s’agit toujours d’immerger, d’étouffer le public, il faut lui plonger la tête sous l’eau, le mettre sur un rafting avec DiCaprio. La caméra se fait chariot de montagne russe, oeil panoptique, omniscient, qui filme à toutes les échelles, dynamite le hors-champ, jouit par sa capacité à tout montrer, à emprunter tous les points de vue à défaut d’en incarner vraiment un. C’est de la mise en scène-gonflette. Inarritu est un kéké de la réalisation admiratif devant les capacités de sa grosse caméra numérique. Or ce serait une grossière erreur de voir ici, dans ce choix de mise en scène délibérément virtuose, la constitution d’un style d’auteur. Au contraire, ce n’est ni plus ni moins que l’emprunt d’un type de filmage particulièrement à la mode et initié par Cuaron et Lubezki déjà avecGravity. En d’autres termes, Inarritu se moule de façon parfaitement concertée et calculée dans un style qui fait recette.

De plus, The Revenant est un film qui multiplie les références, qui fait pont vers toute une histoire du cinéma, vers toute une tradition d’épopées naturelles et métaphysiques prestigieuses : Aguirre, Dersou Ouzala, Apocalypse Now, Le Nouveau Monde, Tarkovski ponctuellement et le film de Sarafian un peu partout. Il fait de l’emprunt, de la citation à gogo sa « poétique », comme une manière de s’approprier les idées des autres, de les greffer à son scénario pour lui donner consistance et épaisseur, en pariant sur l’amnésie ou l’inculture du spectateur et des critiques pour que ce qu’il présente comme des hommages discrets ne soient pas perçus comme de pures et simples plagiats (après tout, qui connaît aujourd’hui le Convoi sauvage de Sarafian ?). Aussi prétend-il jouer sur le même terrain que ces grands auteurs, mais Inarritu ne peut que souffrir la comparaison. Si ces images sont belles, elles n’incarnent rien : la nature dans sa majesté comme dans sa violence n’est qu’une surface morte sur laquelle se déroule indifféremment le récit.

DiCaprio présentait le film à la remise de son Oscar comme une « expérience cinématographique transcendante », mais The Revenant n’oppose absolument aucun sacré, aucune grâce à la barbarie de son récit. Ce n’est pas en filmant les ruines d’une église ou des séquences de rêve vaguement surréalistes que l’on obtient un grand poème métaphysique. Inarritu veut nous entretenir de Dieu, il ne nous montre qu’un étalage de boucherie et d’horreur. Les animaux, les corps, les êtres sont disséqués, éventrés, vidés de leur substance, rapiécés, malmenés, mais aucune présence n’habite ces images de désolation et de mort. Quand Tarkovski filme la boue, un arbre ou un animal mort, il ne se contente pas de scruter un amas d’éléments organiques pourrissants, il y perçoit au contraire une présence, un substrat spirituel, quelque chose d’à la fois profondément matériel et de complètement transcendant. Les éléments sont des esprits; à leur contact, ils initient les personnages. Or le rapport de Glass à la nature est unilatéral : il s’agit de la dominer, de la maîtriser pour ne pas se faire engloutir.

« Tout The Revenant n’est qu’artifice, jusqu’à son discours prétendument engagé et politique en faveur des Indiens et des minorités balayées de l’histoire américaine. »

Au cours du film, Glass est allongé au bord d’une berge et tient en joue avec son bâton des caribous en train de traverser le fleuve et fait semblant de tirer sur eux : voilà tout le rapport du héros au monde résumé en une scène. On a connu « Léo » plus écolo. De fait, quelle tristesse de voir qu’en dépit de son tournage en lumière naturelle et en extérieur, les images de nature qu’Inarritu nous offre sont ponctuellement maquillées de filtres numériques et que les animaux qui la peuplent se résument à un amas de pixels illusoires. Dans ces moments-là, le film se dégonfle comme une baudruche remplie d’air et trahit le vide qui l’habite…

Tout The Revenant n’est ainsi qu’artifice, jusqu’à son discours prétendument engagé et politique en faveur des Indiens et des minorités balayées de l’histoire américaine. Si Inarritu était si sensible que ça à la cause des peuples opprimés comme il ne cesse de le répéter en entretien et lors de ses remises de prix, n’aurait-il pas mieux fait de rester dans son Mexique natal filmer le destin misérable de ses compatriotes que de passer du bon côté de la frontière pour se faire saluer et encenser par un parterre de Blancs conservateurs et bien-pensants (et en particulier cette année, lorsque l’Académie des Oscars a été accusée de ne présenter aucune diversité ethnique parmi les nominés) ?

Quand, en 1973, Marlon Brando a reçu l’Oscar du meilleur acteur pour son rôle dans le Parrain, l’acteur ne s’est jamais déplacé et, par solidarité avec la cause indienne, a préféré refuser son prix en envoyant l’apache Sacheen Littlefeather discourir sur la condition des Indiens d’Amérique. A-t-on fait plus beau doigt d’honneur politiquement engagé contre l’histoire américaine et son whitewashing ? Or, que fait Inarritu dans The Revenant ? Il met en parallèle la quête individuelle de Glass et l’aventure collective des Indiens, l’une devenant la métaphore de l’autre. En étant abandonné par ses amis, Glass devient une figure marginale privée de communauté et dépossédée de tout, et sa vengeance envers Fitzgerald devient symbolique de la vengeance du peuple indien privé de terre contre l’Homme blanc corrompu (incarné caricaturalement par Tom Hardy, avide d’or). Voilà donc que, dans The Revenant, c’est encore une fois à un Blanc que revient la charge d’incarner le destin d’un peuple encore et toujours relégué dans le hors-champ de l’Histoire et du cinéma (n’est-ce pas la définition même du whitewashing ?). Car Inarritu n’a cure des Indiens : ils traversent son film comme des figurants, lancent des flèches et poussent des cris, sont ponctuellement humanisés pour la forme mais demeurent les éternels seconds couteaux d’un récit dont ils sont spectateurs.

Et c’est là que la fin devient absolument abjecte : en remettant Fitzgerald aux Indiens qui le mettent en pièce (et qui arrivent dans la scène de manière fort opportuniste d’ailleurs) sous le prétexte que « la vengeance appartient à Dieu seul », que fait Glass ? Les Indiens seraient-ils une incarnation de Dieu ? On a du mal à le croire… En refusant de tuer lui-même Fitzgerald, Glass signifie qu’il ne doit pas s’abaisser à se venger -ce privilège appartient à Dieu-, mais il part du principe que les Indiens, eux, peuvent se salir les mains à sa place. N’y-a-t’il pas quelque chose de profondément avilissant pour les Indiens de voir que Glass leur délègue sa vengeance et se déresponsabilise lâchement de son geste en l’accomplissant toutefois par procuration à travers eux ? En renonçant à tuer son ennemi, Glass signifie qu’il est meilleur que lui. Mais si les Indiens s’abaissent à tuer Fitzgerald, qu’est-ce que cela peut signifier ? Certes, on comprend que Glass leur offre une vengeance symbolique contre l’Histoire. Reste qu’ils demeurent les pathétiques exécutants de la mission d’un Blanc visiblement trop propre sur lui pour s’abaisser à mettre les mains dans la merde et qui, sous cette seule condition, se voit offrir un salut de pacotille à la fin, en retrouvant en vision sa femme et son fils. Saint Glass s’est préservé du Mal et peut avoir son apothéose et tant pis pour les Indiens (au moins, ces barbares auront à manger ce soir avec la dépouille de Fitzgerald !). Le héros blanc achète son salut sur le dos des Indiens bafoués et avilis.

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On comprend mieux son succès aux Oscars cette année, l’Académie y a reconnu son sang pour sûr ! Au fond, le « génie »d’Inarritu -si c’en est un- est d’arriver à maquiller cette abjection, ce charabia honteux et intellectuellement intenable, derrière des symboliques mystérieuses et mystico-dingo -comme ce regard caméra final, purement gratuit, histoire de finir The Revenant sur une pirouette faussement géniale.

Bref, tout le film d’Inarritu pue l’imposture honteuse, l’hypocrisie artistique et intellectuelle, la malhonnêteté morale et politique. Un tel film doit toujours nous rappeler qu’il faut demeurer vigilant face aux pouvoirs de l’image, face aux pièges tendus par l’écran, et qu’il faut opposer sa résistance et son indépendance critique face aux idées honteuses et toutes faites pour lesquelles on veut acheter notre consentement au prix du spectaculaire et du divertissement.

Romaric B

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