[Expression Libre] La Verseuse

Pierre Auguste Renoir, Lise ou la Bohémienne, 1868
Pierre Auguste Renoir, Lise ou la Bohémienne, 1868

(La serveuse d’un bar, que j’aimais platoniquement – ce qui ne veut pas dire faiblement, mais ce qui pourrait dire : bêtement, c’est-à-dire animalement, ou, autrement dit, pour la majeure partie, assez humainement – m’avait soufflé – à son insu bien sûr, comme certaines savent faire, dans tous les courants d’air de leurs passages – ces mots)

Je ne connais pas son nom
Et son nez de soldat coupé comme une roche
Elle est là, elle est lourde
Son ventre pour chauffer des mains, des bras entiers
Et des rides déjà pour adoucir ma fougue
Elle a
Un visage de femme et des yeux de sorcière
Des armes
On ne sait pas comment la prendre
On ne sait pas si elle peut prendre
Les désirs des enfants
Les dégoûts sans négoce
Ce qu’elle prend c’est l’argent, la monnaie qu’on lui laisse en pourboire
Elle est derrière son bar
Et ses rides aussi pour adoucir mes peurs
Elle a la vie pour elle
Derrière elle
On n’explique pas tous les phénomènes

 

(Allant de table en table elle agite son corps :
Les bols de son corsage imminemment vont se répandre)
Elle a de ces rebonds qui vous font l’âme pleine
(Sa mère devait être dans la musique)
Et des attentions qui n’ont plus de vertu
Parce qu’on est bien loin des classifications, des modèles
De ces dichotomies qui font perdre la tête
Elle a tout simplement la beauté de ses charmes
Et c’est bien dire
Comme son ventre est large et prêt pour les poètes !
On s’y accouderait, s’y coucherait, s’y bernerait sans doute un peu
Si tendrement berné moi je signe
Pour son brun jaillissant du jais de ses multiples tiges
Entrelacs des frisures à mater les vaisseaux
Amarrés sur la ligne
Du front point culminant
S’abimer c’est peut être un abime propice
À empailler son cœur
Derrière
La barre des grands soleils qui meurent
L’horizon
Cette ligne turgide à crever pour libérer la manne
La nourriture des corps
L’aumône
La nourriture des âmes et le souci des morts.
Elle a dedans son être une musique
Des rebonds qui font forme dans la tête
On aime à dessiner cette agitation
On s’entête, on voudrait tout lui dire
Mais non
Parce qu’il faudrait y voir

 

Le dire n’est qu’un morceau du voir
C’est le tout, le grand tout qu’on voudrait lui montrer
Qu’elle entende un peu la musique
Qu’elle se voit déformant comme un champ magnétique
L’air, les idées, les visions du poète
Qu’elle se voit dévastant tous les repères
C’est l’horion du baiser poétique

 

Entrelacs des frisures à mater les vaisseaux
Que ses cheveux dansant
Réseaux trop emmêlés pour une Ariane
Et la raison dépale au gré de sa musique en forme
Gréée sur sa musique en forme

 

Elle a des monts des sommets des prairies sur la bouche
Elle a sûrement du mort-bois dans sa couche
Et des gazons tout ronds pour caresser les nuques
Elle a de l’espace, de l’air, un étalement immense
Pour déposer les bras qui ferment sur le vide
Pour les lèvres éclatées par les mots vains
Déserts de toute certitude
Et pour les doigts brisés contre les pierres

 

Elle a tout simplement ce qu’un poète espère.

 

Franz.

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