Cyrano chez les fous

après un immense succès au théâtre de l’odéon, Dominique Pitoiset met en scène le classique Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand au Théâtre de la Porte Saint Martin. Le parti pris est pour le moins déconcertant : Cyrano, prisonnier d’un huit-clos en asile psychiatrique a des airs de Jack Nicholson dans Vol au dessus d’un nid de coucou.
Focus sur un éloge de la folie et de l’amour.

Un Philippe Torreton magistral

Le comédien Philippe Torreton illumine la pièce par son interprétation d’un Cyrano à la fois violent et doux, fort et sensible, impétueux et dévoué. Chacune des magnifiques tirades d’Edmond Rostand est sublimée par un jeu juste et puissant à couper le souffle. On reste sans voix à l’écoute de la fameuse « tirade du nez » ou du « non-merci » déclamées avec génie par le comédien ayant reçu le Molière du Meilleur Comédien, le Prix Beaumarchais et de la Critique en 2014. Les mots que l’on connait si bien prennent une toute autre ampleur dans la bouche d’un Cyrano en marcel et en jogging. Loin des costumes d’époque et des parures en tout genre, la tenue épurée du personnage semble ici nous inciter à nous focaliser simplement sur le texte, dénué des codes de l’époque pour se faire universel :

Agressif : « moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « c’est un roc ! … c’est un pic… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … c’est une péninsule ! »
Curieux : « de quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « l’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « c’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »

Philippe Torreton est manifestement transcendé pendant 2h40 par le personnage impertinent et profondément malheureux de Cyrano. Il s’approprie le texte de manière déroutante, le ciselant et le déclamant avec génie et naturel.

Philippe Torreton est Cyrano de Bergerac (ici en 2013 à Rennes) © Brigitte Enguerand / Collection ChristopheL

Philippe Torreton est Cyrano de Bergerac (ici en 2013 à Rennes) © Brigitte Enguerand / Collection ChristopheL

Cette interprétation sans défaut laisse toutefois peu la place aux personnages secondaires, qui cumulent tant de rôles que leur identité nous échappe parfois – souvent. Schizophrènes et complètement décalés (bien que touchants), ils nous perdent malheureusement dans la multitude de visages qu’ils prennent. On appréciera malgré tout les interprétations plus que comiques d’Adrien Cauchetier et Antoine Cholet. Roxane quant à elle, interprétée par Julie-Anne Roth est bien éloignée de la Roxane noble et gracieuse que l’on a l’habitude de voir. Elle est ici naïve, enfantine et parfois risible.

Folie, asile et jeux de rôles

Si la mise en scène moderne confère à la pièce une toute nouvelle dimension et suscite l’étonnement, elle n’en est pas moins déroutante et plusieurs questions restent sans réponse. Pourquoi faire de l’asile psychiatrique l’unité de lieu de la pièce ? Si certes l’idée est originale, elle semble parfois anecdotique. En effet, le contexte est souvent dépassé par l’intrigue elle-même et les mots des personnages nous transportent en dehors de ce lieu de folie. La pièce qui regorge habituellement de lieux d’action différents – la pâtisserie, le champ de bataille, la maison de Roxane, etc. – perd, à mon sens, en intelligibilité en se déroulant uniquement dans le hall de l’asile.

Philippe Torreton est Cyrano © Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

Tout comme les comédiens interprétant 3 à 4 rôles différents sans différenciation notable, le décor trouble quelque peu le spectateur. Il semble que la mise en scène s’adresse plutôt à un public aguerri et connaisseur de la pièce de Rostand.

Humour et scènes 3.0

Enfin, le parti pris de Dominique Pitoiset nous étonne également par le ton général donné à la pièce. Le destin profondément tragique de Cyrano de Bergerac, voué à déclarer sa flamme à celle qui l’aime depuis la bouche d’un autre, est ici peint avec humour. L’asile et la schizophrénie des personnages rendent la pièce comique et souvent loufoque. On est loin de la gravité et du tragique habituellement proposés.

La scène la plus marquante est celle de la déclaration d’amour de Christian/ Cyrano à Roxane. Ici, Christian avoue à Roxane son amour, aidé de sublimes vers – soufflés par Cyrano. Cette scène, entre tragédie et comédie, est ici complètement tournée vers le rire. Christian déclare sa flamme par écrans interposés (via Skype) et se cache la bouche à l’écran pendant que Cyrano joue les poètes. Le destin tragique de Cyrano est ici quelque peu abandonné et moqué. On retrouve partiellement la gravité de la scène avec les larmes d’émotion versées par Roxane sur grand écran.

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

En somme, disons que l’adjectif « étonnant » est celui qui décrirait le mieux cette mise en scène moderne de Cyrano de Bergerac. Déconcerté les premiers minutes, on se rend vite compte qu’il est très agréable de pouvoir encore redécouvrir les textes classiques sous un nouveau jour. Ce genre de mise en scène nous prouve une fois de plus que le théâtre est, plus que tout autre, un art vivant.

Cyrano de Bergerac
Théâtre de la Porte Saint Martin
Dernière représentation ce dimanche 29 mai

Marie N. 

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