C’est un jour pour … découvrir le supporterisme

Angleterre-Russie a rappelé à la France les sombres heures de la Coupe du Monde de 1998. Avant, pendant et après le match, les hooligans russes se sont lancés dans une chasse à l’Anglais dans la cité phocéenne. Les images ont fait le tour de tous les médias. De telles scènes ont rappelé la méconnaissance française en la matière. Il n’y a qu’à écouter le préfet des Bouches-du-Rhône ou le directeur de la Direction Nationale de la Lutte contre le Hooliganisme (DNLH) pour s’en convaincre. Avant de retrouver les supporters russes dans votre ville, lancés dans un grand Tour de France, CUJP vous remet les idées en place.

HOOLIGANS

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Hooligan est devenu un terme fourre-tout, utile à des autorités promptes à y intégrer l’ensemble des manifestations de supporters. Nicolas Hourcade, sociologue, nuance cette vision dans Libération : « Il faut savoir différencier des frictions entre supporteurs ou l’allumage de fumigènes avec des véritables faits de hooliganisme, comme ceux qui se sont passés samedi à Marseille, où des hooligans russes purs et durs ont attaqué des Anglais ». Selon lui, le hooliganisme se place plutôt « dans le cadre de bandes informelles dont l’objectif premier est de rechercher la violence. C’est l’affirmation d’une masculinité hyper agressive ».

Cette forme de supporterisme est l’héritière du modèle anglais : les hooligans sont obnubilés par les affrontements avec les supporters adverses et la police. Cette recherche de la violence s’explique par une volonté d’apparaître comme LE meilleur groupe. Sébastien Louis, historien spécialisé dans l’étude des supporters radicaux, expliquait au journal Le Monde que « les hooligans russes veulent être dans le top 3 du hooliganisme européen. La meilleure chose à faire pour cela ? Se montrer lors d’une compétition internationale et s’attaquer aux « maîtres » en la matière, les Anglais ». Les anglais trainent aujourd’hui cette réputation et cette légende un peu écornée. A Marseille, l’ambiance était surtout festive : c’était un climat à l’anglaise, à base d’alcool et de chants. Confondre cela avec du hooliganisme pose problème. Sébastien le souligne : « Nous avons affaire à une nouvelle génération de hooligans depuis la fin des années 90, venus des pays de l’Est, Russie et Pologne principalement : ce sont des gens qui font des sports de combat, qui s’entraînent quotidiennement. Ils ne prennent pas de drogue, pas d’alcool, ils ont un mode de vie ascétique pour se dédier à ces affrontements. Ils organisent même des tournois en parallèle dans les bois, sur les parkings, des « fights » organisés à 15 contre 15. L’image du hooligan bedonnant qui buvait plus que de raison est dépassée. »

Les incidents de samedi ont mis en lumière deux formes de hooliganismes : les hools old school, alcoolisés et provocateurs, pour qui l’occasion fait le larron ; et les new hools de l’Est et leur organisation quasi militaire, mettant tout en œuvre atteindre leur objectif. Cette culture hooligan, basée sur la violence et la recherche du combat à tout prix, est à distinguer de la culture ultra, pourtant elle aussi chassée des stades de football.

ULTRAS

Aujourd’hui, la plupart des kops, les tribunes les plus animées dans un stade, sont peuplées de supporters ultras. Le supporterisme ultra tire ses racines du modèle italien, comme l’explique Nicolas Hourcade, « celui des associations d’ultras s’investissant dans le soutien à l’équipe et dans la vie du club, ayant parfois recours à la violence contre leurs rivaux ».

La question de la violence est une des différences majeures entre hooliganisme et culture ultra : « contrairement aux hooligans, les ultras ne recherchent pas la violence à tout prix », précise Nicolas Hourcade. Ils poussent le supporterisme à son paroxysme, ce qui passe par la recherche de l’ambiance la plus folle : tifos (tableaux géants réalisés dans les tribunes à l’entrée des joueurs), fumigènes et ballet visuel, chants … La culture ultra réclame un investissement conséquent dans la vie du club : l’ensemble des animations proposées par les associations ultras reposent sur le seul travail de ses membres, dans leur local, qui mettent un point d’honneur à ne recevoir aucune aide de leur club.

Ces groupes autonomes de supporters défendent un idéal de football populaire et ouvert. Les ultras n’hésitent pas à s’ériger comme un contre-pouvoir, s’opposant aux dirigeants de leurs clubs ou à la Fédération, promoteurs du foot business.

Selon le sociologue, « Les ultras cherchent à jouer sur plusieurs registres et à combiner des comportements valorisés socialement et d’autres qu’ils savent perçus négativement. Par conséquent, parmi les ultras, il est illusoire de distinguer les « bons » des « mauvais ». Dans une large mesure, ce sont les mêmes qui, d’une part, encouragent leur équipe, mettent en place les tifos, discutent avec les journalistes ou réalisent des actions caritatives et, d’autre part, abusent de l’alcool, introduisent des objets interdits dans les stades, insultent de manière haineuse les adversaires ou causent des incidents ».

CRIMINALISATION DES SUPPORTERS

Caricaturé et criminalisé, le supporterisme n’est pas vu d’un bon œil en France. Ces dernières années, les condamnations de toute forme de supporterisme « extrême » se sont multipliées. Les supporters du PSG ont connu le plan Leproux, point de départ de cette stratégie : suppression des abonnements annuels dans les tribunes Auteuil et Boulogne, tribunes historiques et animées, placement aléatoire, interdictions de stades et fichage généralisé… Au fil des années, elle s’est étendue à l’ensemble des clubs français, devenant même systématique avec les différentes prorogations de l’Etat d’urgence. Les interdictions de déplacements lors des matchs à l’extérieur sont devenues la norme. La loi Larrivé, passée sans faire de bruit à l’Assemblée Nationale, a contribué à achever le mouvement de criminalisation du supporterisme français, en multipliant par deux la durée de l’ensemble des peines pour les supporters et en organisant le fichage généralisé de tous les supporters contestataires.

Une telle stratégie n’a pas permis aux forces de l’ordre de prendre la mesure de la menace hooligan qui pesait sur la compétition, se concentrant uniquement sur les risques de terrorisme. Les forces de l’ordre, mal préparées, se sont retrouvées très vite démunies pour reprendre le contrôle de la situation à Marseille.

Une stratégie critiquée par Sébastien Louis : « Cette situation est aussi le fruit d’une absence de stratégie de la part de la DNLH [Direction nationale de lutte contre le hooliganisme] et de l’amalgame qui est fait entre supporteurs, ultras et hooligans. Les interdictions de stade se sont multipliées – 218 cette année liées notamment à l’état d’urgence –, mais nous avons toujours été dans une politique répressive. Dire que ces incidents sont uniquement le fruit de la consommation d’alcool est une erreur. Il faut se confronter aux supporteurs, dialoguer avec eux, se former dans les conditions les plus difficiles. C’est bien beau de faire des répétitions avec les étudiants, mais quand on se retrouve face à des hooligans russes pratiquant le MMA, c’est autre chose ».

Criminaliser le supporterisme n’a pas été une franche réussite. Une des solutions consisterait plutôt à réfléchir à ces pratiques, à les différencier et à les comprendre. Le supporterisme est une culture : le nier, c’est prendre le risque de s’exposer aux scènes vues samedi dans la cité phocéenne.

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