« Elle » : quand Verhoeven décape le cinéma français

Elle, c’est d’abord un titre bref et mystérieux : c’est un simple pronom qui renvoie à une personnalité énigmatique (qui est Elle ?) mais qui désigne surtout de façon illusoire une identité prétendument unique, homogène, cohérente. Or le film de Paul Verhoeven va précisément passer son temps à diffracter cette personnalité comme une image aux multiples reflets et aux multiples facettes, en montrant qu’elle résiste à toute réduction.

Copyright SBS Production
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Michèle, l’héroïne de Elle incarnée par Isabelle Huppert, est donc à la fois victime et coupable, hypocrite et sincère, sadique et masochiste… C’est tout simplement une pervers polymorphe au sens propre du terme. Michèle est un être déchiré entre une image de grande bourgeoise forte, indépendante, respectable et une intimité psychologique ravagée par la violence des hommes et qui refoule ses traumas dans des comportements limites.

Dans Elle, Michèle se fait violer, mais elle continue de vivre et de faire comme si rien ne s’était passé. Son fils, un grand nigaud en rupture avec son milieu social et familial, voit sa copine accoucher d’un bébé noir mais se persuade qu’il s’agit là de son enfant… Le motif du déni parcourt le film : cette façon de fermer les yeux sur le réel, de ne pas faire voler en éclat les apparences, de cacher les problèmes à soi comme aux autres pour ne pas brusquer le masque totalitaire et hypocrite des conventions sociales. Dans le film, tout le monde se déteste et se ment, tout le monde a conscience de son abjection, mais ça n’empêche pas de passer le réveillon de Noël ensemble.

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De même, ce n’est pas parce qu’on est victime d’un viol qu’on doit se passer de politesse et de cordialité avec son violeur… A rebours de toute décence et de toute vraisemblance psychologique, Verhoeven ausculte précisément la morbidité du vernis bourgeois où tout le monde fait comme si, où tout le monde joue le jeu pour mieux dissimuler un désert humain et psychologique effroyable. Dirigeant une boîte de production de jeux vidéos pour ados, Michèle ne fait plus la distinction entre l’imaginaire et le réel, entre ses fantasmes qu’elle met en scène dans ses jeux et les scénarios machiavéliques qu’elle construit autour de ses proches pour les manipuler.

« Elle est une expérience amorale et mal élevée, libre et provocatrice, mais extrêmement dense et subtile. »

La virtualité des conventions bourgeoises règne sur tous, l’image dévore chacun. Pour Paul Verhoeven, la névrose et la perversion sont tout simplement le produit du puritanisme bourgeois, ils sont le refoulé de ce monde fait de conformité, d’uniformité, de normalité maladive. Le cinéaste hollandais dynamite le politiquement correct, il produit une oeuvre sciemment pensée comme un attentat à la bienséance et à la bien pensance. L’ultime insolence de Verhoeven est alors d’offrir une oeuvre qui soit aussi scandaleuse et malsaine qu’elle se révèle jouissive et euphorisante. Il s’agit de choquer le bourgeois, mais de lui faire aussi plaisir. Il se paie même le luxe d’un happy end moralisant mais délicieusement cynique dans ce genre du drame conventionnellement didactique et manichéen.

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Après avoir phagocyté avec brio le cinéma hollywoodien et ses blockbusters écervelés pour accoucher de pamphlets subversifs et virtuoses, Paul Verhoeven s’empare ici du drame bourgeois à la française avec une maîtrise et une insolence qui impressionnent. Le résultat est un thriller noir venimeux, tordu et drôle (si, si) qui surprend autant qu’il déconcerte.

Tout en tension et en rupture de tons, Elle est une expérience amorale et mal élevée, libre et provocatrice, mais extrêmement dense et subtile. Mention spéciale à l’ensemble du casting, récupéré et détourné avec joie par Verhoeven (Berling, Consigny et Efira). Mais surtout, coup de chapeau à Laurent Lafitte qui fait office de belle révélation, et bien sûr, à Isabelle Huppert, en total contrôle et qui, une fois de plus, semble brouiller les frontières entre elle et son personnage avec une jubilation perverse…

Romaric B. 

 

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