Des larmes sous la pluie de Rosa Montero

C’est un jour pour… lire Des larmes sous la pluie de Rosa Montero

      À quoi ressemblera le monde de demain ? Par quels séismes sera-t-il façonné, bouleversé, métamorphosé ? Les dystopies proposent toutes la même réponse à cette question : le monde sera plus triste, plus noir, plus inquiétant. Le roman de Rosa Montero, Des larmes sous la pluie, ne fait pas exception en invitant le lecteur à entrer dans un monde futuriste qui décrit moins une société imaginaire que l’avenir de notre société. Sous son allure de roman de science-fiction, il ne fait au fond qu’évoquer la réalité de notre temps en l’aggravant à peine.

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Titre original : Lágrimas en la lluviane

Le roman s’ouvre à la manière d’un roman policier sur l’étrange crise de folie meurtrière d’une femme qui s’attaque à l’héroïne, Bruna, une «réplicante» de combat dont la vie se résumait jusque-là à quelques enquêtes privées routinières. Cette tentative d’assassinat bouleverse le quotidien de Bruna et la pousse à chercher des réponses. «Il y avait des jours qui semblaient partir de travers dès le matin et où la vie se mettait à peser sur ses épaules comme une couverture mouillée» note ainsi tristement l’héroïne.

Même s’il se présente comme une enquête sur fond de complot, le roman se sert surtout des péripéties comme d’un prisme pour mieux saisir la personnalité de son héroïne. Loin d’apparaître comme une héroïne traditionnelle, Bruna est conforme aux personnages des romans du XXème siècle, aux anti-héros cyniques et désabusés, apparemment indifférents au sort du monde. L’enquête de Bruna la conduit ainsi progressivement à une prise de conscience : conscience des dérèglements d’un monde qui s’effrite autour d’elle.

À travers le regard de son héroïne, Rosa Montero propose ainsi la peinture d’une humanité dégradée, en proie à la misère et aux pires instints. Dans ce monde absurde, il ne reste plus aux êtres qu’à effacer leurs souvenirs dans l’un des nombreux magasins de Memofree où viennent «des personnes accros à la machine qui, pathologiquement incapables de supporter le moindre mal-être, venaient s’extirper une fois par mois de petites épines de la mémoire». Mais le mieux reste encore de se créer artificiellement des souvenirs au moyen de «shoots de vie artificielle».

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Rosa Montero, l’auteur espagnol du roman.

Dans ce monde où tout s’achète, même les souvenirs, l’héroïne poursuit son enquête et rencontre l’humanité de demain. C’est surtout aux parias, aux marginaux, à toutes les minorités que s’intéresse Rosa Montero. Le roman recouvre ainsi une dimension éthique et sociale en poussant à s’interroger sur les droits qu’on peut accorder aux minorités et sur la communautarisation de la société. Il suffit alors de remplacer les mots «techno-humains» ou «extraterrestres» – les minorités représentées dans le roman – par «noirs» ou «femmes» pour comprendre l’actualité du débat. Le «Parti Suprématiste Humain» n’est pas sans rappeler non plus certains partis fascistes pour qui une partie de l’humanité ne mérite pas de vivre.

Ce qui relie comme deux fils le destin de l’héroïne et le destin de la société, c’est l’obsession du temps autour de laquelle gravite le roman. En tant que «techno-humaine», Bruna sait que son temps est compté et qu’elle ne pourra laisser aucune empreinte sur Terre. Cette obsession prend la forme d’un décompte du temps qui lui reste à vivre. Mais les êtres humains eux-mêmes cherchent à nier la fugacité de leur existence au moyen de la chirurgie esthétique, de ces diverses «retouches faciales» devenues banales : «certes, les anciens mouraient sans rides, transformés en leurs propres masques mortuaires décomposés grâce à la chirurgie esthétique, mais ça ne changeait rien à la décrépitude du temps qui les rongeait à l’intérieur».

« Les anciens mouraient sans rides, transformés en leurs propres masques mortuaires décomposés grâce à la chirurgie esthétique »

C’est le récit de cette maturation intellectuelle que narre finalement le roman, la prise d’un conscience d’un temps intérieur et invisible contre lequel on ne peut lutter mais qu’on doit accueillir en soi. Dans cette société obsédée par la peur de mourir, Rosa Montero décrit la trajectoire d’une héroïne qui s’éveille à nouveau à la sensibilité en acceptant l’empreinte indélébile du temps, son pouvoir de mort, mais aussi de résurrection.

Petrus.

Des larmes sous la pluie de Rosa Montero (traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse) est disponible aux éditions Métailié (publication en 2013 en grand format, puis en 2016 au format poche à 12 euros).

 

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