Sonita, portrait d’une femme forte

C’est un jour pour regarder Sonita, magistral documentaire de Rokhsareh Ghaem Maghami où l’on suit Sonita Alizadeh, une afghane de 18 ans qui utilise le rap pour protester contre les mariages forcés. Dressant un portrait sans fard de la dure réalité que vivent les femmes afghanes, le documentaire souligne aussi la question complexe de l’investissement du réalisateur dans le sujet qu’il filme à des fins documentaires.

Quand Rokhsareh Ghaem Maghami part enquêter sur la situation des jeunes migrants qui vivent en Iran, sa caméra s’arrête finalement sur Sonita. Réfugiée afghane, elle a fui son pays il y a dix ans, et vit depuis dans une banlieue pauvre de Téhéran. Au milieu des autres enfants qu’aide l’ONG « House of Affection », elle tranche par la force de ses rêves et sa capacité à les mettre en mots : elle veut devenir chanteuse. Elle rappe, car cette musique plus que toute autre lui permet de faire passer ses émotions. Et elle n’a que faire des obstacles que dressent devant elle sa condition de femme, réfugiée, venue d’une région à la culture conservatrice. Quand sa mère projette de la vendre pour 9000 $ pour pouvoir payer ensuite le mariage du frère de Sonita, la jeune fille refuse la situation. Elle se battra pour façonner son avenir comme elle l’entend.

Le film, grand prix du jury au festival de Sundance en janvier 2016, est taillé pour que l’on s’identifie à la jeune fille tout en réalisant réalisant au fil des plans le nombre d’interdits qui pèsent sur les femmes. On la voit rêver, placarder des posters de stars américaines à ses murs, découper les portraits des êtres qui l’inspirent. Au-delà du caractère à la fois tragique et héroïque de l’histoire de Sonita Alizadeh, la force du documentaire réside dans ces images de la vie du centre, l’arrivée d’une jeune fille à l’oeil bleui par les coups de son frère, ou le naturel improbable de la remarque d’une autre. A l’annonce du mariage d’une de ses amies avec un homme d’une vingtaine d’années, elle s’exclame : « la chance, vous avez quasiment le même âge ! ». Une spontanéité qui souligne en creux le chemin qu’il reste à parcourir avant d’attendre une certaine égalité des sexes.

La réussite de Rokhsareh Ghaem Maghami tient aussi, pour beaucoup, à ces scènes qui capturent le poids des traditions. En Afghanistan, la coutume veut que l’on vende les jeunes filles à leurs maris. Dans une interview pour Women in the Worlds, Sonita Alizadeh l’explique : une fille afghane doit être silencieuse, elle doit faire ce qu’on lui dit, elle n’est « pas plus qu’un chien », qu’un chien obéissant. Elle, réfugiée depuis 10 ans, vit quasiment seule dans un Téhéran plus libéral que ne l’est sa ville d’origine. Elle a ses projets, elle veut chanter, que cela soit accepté ou non dans son pays. Mais sa mère la rappelle justement pour la vendre à un homme que Sonita ne connaît absolument pas. Voilà que la coutume s’abat aussi sur elle.

La réalisatrice saisi tout le processus de marchandage, de luttes et de négociation qui se développe entre la jeune fille et sa mère. Elle montre l’ingénuité de la nièce de Sonita, qui demande en souriant pourquoi ce n’est pas sa grand-mère qui se marie pour obtenir l’argent. Et elle dévoile cette femme, elle-même mariée de force à 13 ans, pour qui il est impossible de concevoir une autre manière d’agir.

Devant l’injustice de la situation se pose alors la question de la place de la documentariste. Doit-elle rester neutre ? Simplement filmer la rupture brutale et irréversible des rêves de cette adolescente débrouillarde ? Prise par les évènements, Rokhsareh Ghaem Maghami prend le parti de devenir un personnage de son propre film. Ce faisant, elle rompt le pacte implicite de neutralité que signent les documentaristes, tout autant que les journalistes, envers leur sujet. Mais elle l’admet, emmenant le spectateur dans les questionnements qui la traversent, avant de finalement aider Sonita. Cette dernière a compris le message : elle tourne un clip et poste Dokhtar Forooshi (Mariées à vendre), où elle attaque de front le mariage forcé. C’est grâce à cette vidéo qu’elle obtient une bourse et parvient à s’envoler pour les États-Unis.

Dokhtar Forooshi – Brides fo sale

La force de Sonita et le naturel de son combat saisissent le spectateur. Cette façon de vendre des fillettes à des hommes de trente ans plus qu’elles, sans prendre en compte le moindre désir d’avenir qu’elles pourraient concevoir, est injuste. Mais ce documentaire est aussi une fenêtre ouverte sur sur la persistance de traditions ancestrales. Et la destinée victorieuse de celle qui est désormais engagée contre le mariage forcé laisse le public sans voix.

Mathilde S. 

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